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Un jour de pluie à New-York

Woody Allen

Deux étudiants, Gatsby (Timothée Chalamet) et Ashleigh (Elle Fanning), envisagent de passer un week-end en amoureux à New York. Mais leur projet tourne court, aussi vite que la pluie succède au beau temps. Un Jour de Pluie à New York, le dernier film du réalisateur Woody Allen est un régal qu’il faut aller voir impérativement pour notre critique cinéma, le P. Denis Dupont-Fauville.

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© Jessica Miglio / Mars Films

“Vulnerant omnes ultima non necat” [1]

Chez Woody Allen la pluie n’est jamais triste, ni même nostalgique. Comme il l’a plusieurs fois expliqué, la pluie nous renvoie à notre intimité en même temps qu’elle crée une communion et une attente. Elle est l’ambiance, le milieu du désir.

Il ne faut donc pas voir dans le titre de son dernier film une marque du regret de ses jeunes années, ni même le soupir malheureux d’un réalisateur injustement attaqué de toutes parts [2]. Au contraire : retrouvant à 82 ans sa cité bien-aimée, le réalisateur s’y livre à un marivaudage plus profond qu’il n’y paraît, nous menant de l’insatisfaction devant un monde satisfait jusqu’au bonheur des amours imprévues, plus fortes que tout système.

Un week-end amoureux soigneusement planifié entre deux étudiants, le riche et cultivé Gatsby et la provinciale et (apparemment) potiche Ashleigh, va se transformer en deux courses-poursuites parallèles. Elle va passer d’un double à l’autre du réalisateur : le jeune homme nourri d’une culture oubliée, le réalisateur hypocondriaque, le scénariste rattrapé par ses vicissitudes sentimentales et même le jeune premier qui ne joue de son charme que pour s’offrir quelques minutes de jouissance. Lui va retrouver son passé sous toutes ses facettes, au point de devoir décider de l’assumer et de se trouver enfin lui-même. Ces deux égocentriques intelligents vont trouver chacun son avenir, l’un en acceptant ses blessures et l’autre en renonçant au rêve de côtoyer la grande ville qui lui est étrangère.

Parmi les très nombreuses remarques que mériterait ce régal de mise en scène et de dialogues étincelants de vivacité, bornons-nous à signaler d’abord comment le regard du cinéaste, sans épargner aucun de ses personnages, leur donne à tous une consistance étonnante, en se posant sur eux avec une constante bienveillance. Chaque figure secondaire a son importance : ainsi du frère du héros, fiancée à une bobo dont le rire illustre de façon saisissante la stupidité d’une société incapable de chercher et de comprendre l’autre ; de sa mère, qui surgit à la fin comme une sorte d’anti statue du commandeur ; du réalisateur inhumain et si terriblement pathétique. Mention spéciale, aussi, à la performance d’Elle Fanning en provinciale qui, sans avoir toutes les clefs, comprend ceux qui l’entourent et n’hésite pas à trancher : les deux scènes de l’interview devant un mur constellé de graffitis contemporains très tendance et de l’ivresse où elle dévoile toute sa lucidité pourraient figurer dans une anthologie.

Autres scènes inoubliables, celles où figure Selena Gomez, moins à cause de l’actrice que de la morale qu’elles distillent et qui est au fond celle du film : la satisfaction d’un désir ne peut être heureuse que si elle a été différée. Il n’y a assouvissement qu’au terme d’une quête. Du premier baiser pour les besoins d’un tournage à l’ultime et miraculeuse rencontre qui récapitule le temps sous une horloge mécanique, l’inclusion est à la fois claire et géniale dans chacune de ses modalités, en passant par un moment de grâce absolue constitué par le standard de Sinatra fredonné devant la belle par Timothée Chalamet [3].

On a pu dire [4] que le ressort des comédies de Woody Allen consiste dans le caractère inéluctable du bonheur [5]. En ce sens, elles apparaissent comme des tragédies grecques inversées : même si le malheur frappe de toute part, que nos médiocrités font des ravages et que l’infortune prévaut, la vie au fond est la plus forte. Épilogue peut-être difficile à recevoir [6], mais plus d’actualité que jamais : en dépit de toutes nos imperfections, des échecs et des malheurs, il n’est jamais trop tard pour se réjouir, voire même pour rire de soi et, ultimement, pour se réjouir de la grâce qui nous a donné d’être qui nous sommes.

Denis DUPONT-FAUVILLE
24 septembre 2019

[1La phrase latine classique, Vulnerant omnes ultima necat, signifie que « toutes les heures blessent, la dernière tue ». Mais justement la dernière, ici, « ne tue pas ».

[2Rappelons qu’après une campagne extrêmement médiatique l’accusant d’attouchements sexuels sur les enfants adoptifs de sa femme Mia Farrow dont il venait de se séparer, Woody Allen a été privé de distribution et de financements dans des États-Unis submergés par la vague MeToo. Alors même que les tribunaux ont conclu au non-lieu et que le principal accusateur s’est rétracté, ce film risque donc vraiment d’être son dernier opus ; cet hymne à New-York ne sortira en tout cas qu’en Europe !

[3Il faut ajouter à cette liste une visite étourdissante (et inédite) du Metropolitan Museum, qui d’une conversation virevoltante devant les Impressionnistes nous conduira jusque dans la profondeur d’une sépulture égyptienne, où le héros sera confronté à ses véritables démons.

[4Nous empruntons – et développons – cette remarque à Pierre Murat, de Télérama

[5La rencontre finale, à la fois attendue et miraculeuse, fait écho à un procédé déjà éprouvé, par exemple, dans Le sortilège du Scorpion de jade ou Magic in the Moonlight. Quant à la magie de New-York en elle-même, les renvois seraient innombrables.

[6Pas seulement à cause des campagnes médiatiques sur la personne du réalisateur. La perplexité d’une bonne partie du public de la salle où nous avons vu le film, de même que certaines de ses réactions durant la projection, étaient à cet égard révélatrices.

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