« L’Église n’a jamais voulu autre chose que transmettre la tradition liturgique qu’elle avait reçue et qui prend sa source dans les Ecritures »

Le 50e anniversaire de l’Institut supérieur de liturgie (ISL), fondé au moment où se préparait le concile Vatican II, est l’occasion d’un colloque international qui se tient du 26 au 28 octobre à l’Institut catholique de Paris. Ce colloque se tiendra en présence du cardinal Francis Arinze, préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements à Rome, et Mgr André Vingt-Trois, chancelier de l’Institut Catholique de Paris, et de Mgr Robert Le Gall, archevêque de Toulouse et président de la Commission épiscopale de liturgie. D’autres évêques et spécialistes y interviendront. Pour mieux comprendre la réforme liturgique née du concile, nous avons interrogé le Frère Patrick Prétot, directeur de l’Institut.

PARIS NOTRE-DAME — Quel est l’objet principal du colloque international organisé à l’occasion du 50e anniversaire de l’Institut supérieur de liturgie (ISL) ?

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Le Frère Patrick Prétot est directeur de l’Institut supérieur de liturgie, où se tient le colloque du cinquantième anniversaire.
Photo : D.R.

FR. PATRICK PRÉROT — L’ISL a été fondé en 1956 au moment du premier Congrès international de pastorale liturgique qui s’est tenu à Assise et qui a préparé l’œuvre du concile Vatican II. Il nous a semblé que ce double anniversaire invitait à poser la question du rôle d’un lieu universitaire de recherche et de formation à l’égard de la pastorale. C’est donc sur le lien « entre recherche et pastorale » que nous avons voulu situer l’axe de ce colloque.

P. N.-D. — La réforme liturgique issue du concile a-t-elle supprimé le latin pour la célébration de la messe ?

FR. P. P. — Pour bien comprendre, il est nécessaire de se replacer dans le contexte de 1963, au moment où a été votée la Constitution sur la liturgie, le grand texte du concile sur ce sujet. A cette époque « la » langue liturgique – en Occident – était le latin, même si l’on avait gardé quelques traces du grec (par exemple avec le chant du Kyrie). En rappelant au n° 36 dans son premier paragraphe, que « l’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins », la Constitution traduisait la pratique à l’époque et signifiait que la langue latine demeurait la langue de référence des livres liturgiques. C’est toujours le cas aujourd’hui : les livres liturgiques de référence sont les éditions latines (appelées typiques). Et bien sûr on peut, comme c’est le cas dans certains endroits en France, célébrer avec ces livres liturgiques latins qui ont servi de base aux éditions dans les diverses langues vernaculaires.

Car le second paragraphe de ce n° 36 de la Constitution posait un geste qui allait avoir une grande portée dans les années qui suivirent le concile Vatican II. L’alinéa 2 précise en effet : « Toutefois, [... ] l’emploi de la langue du pays peut être souvent très utile pour le peuple : on pourra donc lui accorder une plus large place, surtout dans les lectures et les monitions, dans un certain nombre de prières et de chants. »

C’est à partir de cette décision qui fut prise après un long débat, qui avait d’ailleurs commencé bien avant, que les Conférences épiscopales ont très rapidement, dans les années qui ont suivi le concile, demandé la possibilité de célébrer dans les diverses langues. De là le grand chantier de traduction des livres liturgiques qui a occupé pendant des années – et cela continue encore actuellement pour les nouvelles éditions des livres, notamment la 3e édition du missel romain – des équipes de spécialistes du latin et de la liturgie. Certains anciens professeurs de l’ISL, notamment le P. Gy qui en fut le directeur de 1964 à 1986, mais aussi Mgr Jounel bien connu pour ses publications de missels, furent très fortement engagés dans ce travail.

P. N.-D. — Si ce n’est pas par le latin, en quoi les deux rites (messe de saint Pie V et messe de Paul VI) différent-ils ?

FR. P. P. — Bien souvent dans son histoire, l’Église a transformé sa liturgie : ce fut le cas surtout au IXe ­siècle sous l’influence de l’empereur Charlemagne, mais aussi au XVIe siècle, avec la grande réforme menée à la suite du concile de Trente par le Pape saint Pie V, et encore au début du XXe siècle, celle que fit le pape saint Pie X (et qui portait surtout sur la question de la communion et sur la liturgie des heures). Au long de ces changements, les différents états de la liturgie traduisent des différences de sensibilité liturgique et même de compréhension de certains aspects. Mais à chaque fois, l’Église n’a jamais voulu autre chose que transmettre la tradition liturgique qu’elle avait reçue et qui prend sa source dans les Écritures (que l’on pense à la fête de Pâques, à la prière eucharistique, aux psaumes, etc.)

Dès lors, comme le dit le pape Paul VI dans la Constitution apostolique promulguant le missel auquel son nom est attaché, le missel romain de 1970 se veut conforme à la tradition liturgique. Il y a dans la liturgie une continuité profonde car on est dans le domaine rituel, mais aussi parce que l’Église se sent liée par ce qu’elle a reçu de son Seigneur et des apôtres. C’est ainsi que l’on peut parler de la « liturgie de toujours », non pas dans ses formes, car les historiens montrent facilement qu’elle a connu constamment des évolutions, mais dans son dynamisme profond.

Les deux rites diffèrent donc dans les formes mais ils entendent transmettre la même tradition. Plus encore, Paul VI en promulguant le missel de 1970 a voulu remettre à l’Église la nouvelle version du missel de la tradition. C’est pour cette raison que cette version devenait à ses yeux la règle liturgique pour tous.

On peut encore ajouter une remarque : pour beaucoup, les différences entre la messe en latin selon le missel de Paul VI et la messe en latin selon le missel de saint Pie V sont peu perceptibles. Comme toujours lorsque des usages liturgiques changent, parce qu’on est dans l’ordre des actions et du corps (à travers des gestes, des attitudes, etc.), on risque de majorer les différences. Ce fut sans doute le cas dans l’après-concile et l’introduction des langues vernaculaires a conduit parfois à présenter les décisions comme des mesures « révolutionnaires ». Mais quand on réfléchit à l’histoire de la liturgie sur la longue durée, on est frappé au contraires des continuités. Quand on lit la description de l’Eucharistie que nous laisse saint Justin mort martyr vers 150… on se rend compte qu’il y a l’essentiel de ce que nous vivons aujourd’hui ! Admirable continuité de la tradition liturgique au milieu des évolutions continuelles d’un monde toujours changeant.

P. N.-D.— Quelles sont les innovations liturgiques majeures apportées par le concile ?

FR. P. P. — Les différences entre les deux missels proviennent des requêtes inscrites par les Pères du concile dans la Constitution sur la liturgie : elles portent essentiellement sur la liturgie de la Parole qui a été amplifiée et enrichie, une transformation de grande portée pastorale et spirituelle qui marque fortement les fidèles comme en témoignent les nombreux abonnés de revues comme Prions en Église et Magnificat. On pourrait aussi souligner l’importance œcuménique de cette transformation pour le dialogue en particulier avec nos frères protestants.

Par ailleurs le concile demandait (n° 50 de la Constitution sur la liturgie) que le rituel de la messe soit « révisé de telle sorte que se manifestent clairement le rôle propre ainsi que la connexion mutuelle de chacune de ses parties, et que soit facilitée la participation pieuse et actives des fidèles ». C’est ce principe de la « participation active » qui a conduit à valoriser les dialogues liturgiques (favorisés par l’usage des langues vernaculaires) mais aussi les acclamations de l’assemblée. Il faut sans doute souligner ici le chant de l’anamnèse (« Il est grand le mystère de la foi ») par lequel, au cœur de chaque célébration eucharistique, l’assemblée proclame sa foi au mystère pascal qui fonde la célébration de la messe.

Le concile prévoyait de rétablir « certaines choses qui ont disparu sous les atteintes du temps, dans la mesure où cela apparaîtra opportun ou nécessaire » : ce fut le cas de la concélébration et de la prière universelle, mais aussi l’adoption de plusieurs formulaires de prière eucharistique – ce que connaissait l’Église ancienne, et encore aujourd’hui les liturgies orientales – alors que le missel de saint Pie V n’en comportait qu’une seule, le canon romain devenu notre prière eucharistique n° 1.

Il faut lire ou relire l’admirable lettre du pape Jean-Paul II pour le 25e anniversaire de la Constitution sur la liturgie [1], dans laquelle le Saint Père présente de manière synthétique les grands acquis de la réforme liturgique tout en précisant son attachement à cette réforme, un attachement dont il a témoigné par tant de messes célébrées selon les livres liturgiques révisés et au milieu des des foules de toutes nations et langues.

P. N.-D. – La célébration de la messe de saint Pie V est-elle autorisée ?

FR. P. P. — Comme vous le savez, la presse s’est fait l’écho de mesures concernant cette question : ces textes n’étant pas encore connus, je ne peux que faire état des règles en vigueur.

A la suite du motu proprio de Jean-Paul II, Ecclesia Dei adflicta qui tentait de résoudre les questions posées par le schisme provoqué par les ordinations épiscopales faites par Mgr Lefebvre, certains prêtres ou communautés religieuses, ont obtenu une permission (indult) pour célébrer la messe selon le missel de 1962, c’est-à-dire la dernière version du missel de saint Pie V, publiée en 1570.

Mais, comme l’a écrit il y a quelques années le cardinal Medina, à l’époque préfet de la Congrégation pour le culte divin, dans une réponse à l’une de ces communautés, la règle est l’usage des livres liturgiques réformés, c’est-à-dire le missel de Paul VI, actuellement dans la version publiée en 2002 en latin (et qui est en cours de traduction en français, ce qui prend du temps car c’est un travail très important). L’usage du missel de saint Pie V est donc l’exception pour ceux qui en ont obtenu la permission. • Recueilli par F. W.

[1Renouveau liturgique, documents fondateurs, Ed. du Cerf, coll. Liturgie, 2003, 130 p.,17,50€.

Article de Paris Notre-Dame – 26 octobre 2006

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