Les Orthodoxes doivent cesser leurs compétitions internes

Carol Saba, orthodoxe et avocat au Barreau de Paris, revient sur le “ concile ” qui s’est tenu en Crète en juin et explique pourquoi ce fut un échec. Comment sortir de la crise que traverse ce monde chrétien mal connu ?

Carol Saba, orthodoxe et avocat au Barreau de Paris, revient sur le “ concile ” qui s’est tenu en Crète en juin et explique pourquoi ce fut un échec. Comment sortir de la crise que traverse ce monde chrétien mal connu ?

Tous les Orthodoxes attendaient ce concile depuis les années 1960. Dès 1959, Athenagoras Ier de Constantinople expliquait, lors de son périple dans les Églises, que le concile n’était pas une fin en soi mais un « chemin commun » pour que les « Orthodoxes apprennent à travailler ensemble ». Il insistait sur la nécessité « d’avoir tout le monde à bord ». Ce concile devait donc rassembler « toutes » les 14 Églises orthodoxes autocéphales . Ensemble, elles constituent le plérome de l’Orthodoxie et l’engagent. Cette rencontre tant attendue, qui a eu lieu en Crète en juin (Réforme n° 3663), n’aura finalement été que la représentation d’une unité inachevée avec 10 Églises présentes et 4 absentes, pour des raisons fondées. Aucune question doctrinale à l’ordre du jour mais l’affirmation de l’unité orthodoxe sur des problématiques communes.

Est-il anachronique d’évoquer ici Michel Rocard qui vient de décéder ? Non. Son exigence de vérité dans l’action, celle du parler vrai et de l’agir vrai, est une exigence spirituelle qui engage l’Orthodoxie. C’est une grille de lecture de la crise conciliaire. « Qu’est-ce qui donne du sens à ma vie ? », s’interrogeait sans cesse l’illustre agnostique-croyant. Mon ami Laurent Schlumberger rappelait cette interrogation lors de l’hommage au temple avant l’hommage aux Invalides où étaient présents ceux qui avaient enterré Rocard politiquement de son vivant. Cet establishment institutionnel avait tort. L’auteur du Suicide de l’Occident, Suicide de l’humanité, avait raison. La déprime structurelle du politique l’atteste.

De même, au sein de l’Église, l’écart se creuse entre un establishment traditionnel, déconnecté des enjeux, centré sur lui-même, ne voyant pas venir les crises, et ces « lanceurs d’alerte », clercs et laïcs, qui décryptent en vérité les « signes des temps » (Matthieu 16) en proposant des correctifs aux maux de l’Église.

La Crète en 2016 en a été le révélateur. L’establishment n’a pas vu venir la crise conciliaire ni n’a su mesurer son ampleur et gérer ses implications. Sa communication a banalisé les doléances des Églises absentes et a martelé des contre-vérités. Le discernement ecclésial a cédé la place à un triomphalisme autiste. Un seul mot d’ordre : « Circulez, il n’y a rien à voir, ni à redire ». Les absents furent accusés de tous les maux et complots ! Il aurait été plus sage de faire « deux pas en arrière » pour mieux avancer « ensemble » plutôt qu’un pas manqué qui installe le clivage : des Églises reconnaissant la rencontre de Crète en 2016 comme “ concile ” et d’autres lui refusent cette qualification. Plusieurs alertes avaient été données, très tôt, sur cette crise. Antioche l’a fait dès la synaxis (rencontre des primats) de mars 2014. Pour Antioche, la règle est claire. Les rapports des Églises orthodoxes étant des liens de « communion », seule « l’unanimité » doit présider à la convocation du concile, au quorum de sa tenue, à la poursuite de ses travaux et à la prise de ses décisions. Le « consensus » ne peut être une règle de vote majoritaire, mais doit signifier l’unanimité, qui doit s’exercer d’une manière non pas abusive mais responsable.

L’arithmétique est incompatible avec l’Orthodoxie. À ce jeu, tout le monde y perd. Dix des 14 Églises orthodoxes constituent certes une majorité relative, mais les Églises absentes de Crète (Russie, Antioche, Géorgie et Bulgarie) représentent à elles seules bien plus que la moitié des orthodoxes du monde ! Il est évident que, contrairement à ce qui a été répété à tort en Crète, le concile n’a pas été valablement convoqué.

Antioche n’ayant pas signé les résolutions des synaxis 2014 (Istanbul) et 2016 (Chambésy), l’accord de « toutes » les Églises pour la convocation n’était point assuré.

La marche vers le concile ne fut pas un effort interrompu pendant 50 ans. Le communiqué du Patriarcat d’Antioche du 27 juin 2016 explique bien les étapes historiques. La préparation, fondée sur l’unanimité, n’a pas toujours été conséquente : elle est parfois restée confinée à des initiés rodés aux travaux préconciliaires. Les textes ont été très tôt figés.

Aucune modification n’était possible en dehors d’un « rafraîchissement » de surface. Les ambiguïtés originelles ont donc explosé lors du concile. En témoignent les débats vifs en Crète notamment sur le document “ Relations de l’Église orthodoxe envers le reste du monde chrétien ”. Ces textes nécessiteront une relecture critique à la lumière des procès-verbaux de Crète 2016, s’ils sont publiés. Plusieurs évêques présents en Crète, et non des moindres, expliquent déjà par écrit leur refus de signer certains documents, pointant les risques théologiques et ecclésiologiques. C’est le cas des métropolites Amphiloque du Monténégro, Irénée de Backa (Serbie), Hierothéos Vlakhos de Nafpaktos et Jeremiah du diocèse de Gortys et de Megalopolis (Grèce), d’Athanasios de Limassol (Chypre). Mgr Kallistos Ware (Patriarcat œcuménique) est tout aussi critique sur le processus conciliaire.
Il a été question en Crète de systématiser le concile tous les 5 ou 7 ans, une novation qui serait problématique avec des implications ecclésiologiques importantes. Lourd et coûteux, cela serait surtout une remise en cause des règles historiques de l’autocéphalie. Dans l’Orthodoxie, aucune autorité n’a de primauté sur les Saints Synodes des Églises autocéphales qui demeurent souverains.

Une sorte de G8
La crise conciliaire orthodoxe ayant révélé l’incapacité des 14 Églises à la gérer et à régler ensemble et à temps leurs différends, en affrontant les questions qui fâchent, la systématisation du travail au sommet des primats (synaxis) n’est pas sans intérêt. Ce qui manque à l’Orthodoxie, c’est en effet une structure de dialogue interne qui se réunit régulièrement, une sorte de table ronde, un G8, qui permettrait d’échanger et de se connaître sans attendre des super-conciles.

Comment sortir de l’impasse ecclésiale actuelle ? En convoquant d’urgence un sommet exceptionnel des primats (synaxis), afin d’acter la responsabilité partagée des Églises et de procéder au réexamen nécessaire des processus qui ont abouti à cette crise.

Le principe d’une sortie de crise passe par le règlement immédiat du différend qatari pour rétablir la communion entre Antioche et Jérusalem ; et par des concessions réciproques entre les Églises absentes, en reconnaissant une certaine légitimité à la rencontre de Crète en 2016 et à ses documents ainsi qu’aux Églises présentes, mais en renonçant à qualifier Crète 2016 de « concile ».

Une telle synaxis exceptionnelle devrait aussi revoir toutes les politiques de « compétition » de ces 20 dernières années entre les pôles de l’Orthodoxie pour les remplacer par des politiques de « complémentarité » impliquant la coopération de toutes les Églises.

Enfin, le renouvellement de la gouvernance orthodoxe à travers la systématisation du travail de la synaxis sans transformer cette instance en super-synode, ne doit pas manquer non plus. Les Églises sauront-elles rejoindre l’agenda du Saint-Esprit et se hisser à la hauteur de la tunique sans couture du Christ ? Kyrie eleison !

Source : Réforme, 21 juillet 2016

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