L’Église
Catholique
À Paris

Transmission de la foi et sources de la foi

Conférence du cardinal Joseph Ratzinger prononcé à Notre-Dame de Paris le 16 janvier 1983, et à Lyon, la veille.

La conférence du cardinal Joseph Ratzinger faisait partie d’un cycle de quatre conférences avec Mgr Dermot J. Ryan, archevêque de Dublin, le cardinal Godfried Danneels, archevêque de Bruxelles-Mechelen et le cardinal Franciszek Macharski, archevêque de Cracovie. Ces conférences sont parues dans un recueil intitulé Transmettre la foi aujourd’hui paru aux éditions le centurion et préfacée par le cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, et Mgr Albert Decourtray, archevêque de Lyon.

Préface du livre Transmettre la foi aujourd’hui

Les chrétiens du XXe siècle sauront-ils transmettre la Bonne Nouvelle qu’ils ont eux-mêmes reçue ? Cette question s’impose aux croyants comme une épreuve de la foi. C’est un défi proposé à l’Église dans le monde contemporain.

Le Concile Vatican II a posé et traité cette question de la transmission,de la tradition de la Foi (Lumen Gentium et Dei Verbum) dans le monde de ce temps (Gaudium et Spes). Les Synodes sur l’Évangélisation (1974), puis sur la Catéchèse (1977) et les deux documents qui en ont résulté – Evangelii Nuntiandi (1975) et Catechesi Tradendae (1979) – montrent assez que cette préoccupation ne s’est pas évanouie avec la fin du Concile. Paul VI, Jean-Paul Ier et Jean-Paul II ont considéré que cette tâche appelait la consultation et la collaboration des évêques des différentes Églises.

Dans le discours qu’il adressait aux évêques de la région Île-de-France, lors de leur visite ad limina en septembre 1982, Jean-Paul II, citant Catechesi Tradendae, disait : « Vous êtes les tout premiers responsables de la catéchèse » (N.63). Il nous rappelait ainsi que c’est à l’évêque de veiller à l’intégralité de la transmission de la foi et à la qualité des moyens mis en œuvre.

Nous avons à considérer les questions posées par la catéchèse et ses instruments à la lumière de cette mission. C’est dans ce même contexte que nous devons apprécier le travail accompli en France depuis bientôt un demi-siècle et dans lequel les diocèses de Lyon et de Paris se sont tour à tour illustrés.

Nous ne saurions énumérer ici tous les fruits de ce travail de longue haleine. Nous voulons cependant en relever quelques-uns.

Un effort pastoral continu a permis d’organiser la catéchèse sur un plus grand nombre d’années que celui qui préparait jadis à la communion solennelle. Le contenu de cette catéchèse a bénéficié du renouveau biblique et offre une initiation à l’Écriture plus substantielle que le Catéchisme national de 1947.

Des parents et des catéchistes nombreux ont été associés directement à la catéchèse. Beaucoup se sont sentis démunis pour remplir la tâche qui leur était confiée. Sans prétendre que toutes les lacunes d’une formation initiale, souvent insuffisante, aient été comblées, nous pouvons dire que des pionniers tel Joseph Collomb, des responsables diocésains de l’enseignement religieux et les prêtres des paroisses et des aumôneries ont eu à cœur de promouvoir effectivement la formation des catéchistes.

Le travail entrepris a mis à jour les implications scripturaires et théologiques de toute méthode catéchétique. De multiples travaux récents dans ces deux domaines ne permettent sans doute pas de se contenter de solutions simplistes. D’ailleurs, nous sommes loin d’avoir fini d’exploiter les conséquences théologiques et pastorales des grandes constitutions du Concile Vatican II, notamment Lumen Gentium, Gaudium et Spes et DeiVerbum.

C’est dire que la tâche à accomplir est encore immense et que nous attendons beaucoup du travail des théologiens et des exégètes. C’est dire aussi que, en catéchèse plus encore que dans n’importe quel autre domaine, s’impose la distinction entre la recherche des différentes écoles, catéchétiques,exégétiques et théologiques, et l’enseignement commun que l’Église a pour mission de proposer à ses enfants.

Pour diverses raisons, les initiatives prises en France ont eu de notables prolongements à l’étranger. Nous sommes conscients de la responsabilité qui en découle pour nous à l’égard des autres Églises. Aujourd’hui, moins que jamais, il ne nous est possible de poursuivre un tel travail dans l’isolement. Les implications internationales des travaux entrepris en France, l’enjeu universel et proprement catholique de l’acte catéchétique, la responsabilité première et directe des évêques en ce domaine placent les réflexions et les recherches dogmatiques et pastorales concernant la catéchèse dans le champ de la collégialité épiscopale telle qu’elle s’exerce dans la période récente de la vie de l’Église. Nous avons manifesté la communion du collège apostostolique en invitant un des proches collaborateurs du pape, le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, et les archevêques de Cracovie, Bruxelles-Mechelen et Dublin.

Les textes que nous présentons ici font bien apparaître que chacun des conférenciers est intervenu selon sa compétence théologique, son expérience pastorale et son enracinement personnel. Nul ne s’imagine que Dublin,Bruxelles, Cracovie, Lyon ou Paris connaissent des situations ecclésiales identiques. Nul ne peut non plus réduire l’enjeu de la catéchèse aux conditions particulières de son pays.

Dans l’unité de la Catholica, chaque Église particulière est unie, mystiquement et pratiquement, aux autres Églises de Dieu. Cette union – cette communion, selon le terme traditionnel – s’exprime diversement, non seulement par des relations épisodiques entre les évêques, mais aussi par l’accueil que chacune des Églises réserve à l’expérience des autres. Dans une époque où les relations internationales ont pris une intensité nouvelle, il serait paradoxal que notre Église catholique, universelle par vocation, ne fût pas le lieu d’un échange permanent entre ses membres.

C’est dans cet esprit que les cardinaux Ratzinger, Macharski et Danneels et Mgr Ryan ont accepté notre invitation et nous ont apporté leur témoignage et que nous avons accueilli leur parole en gage de communion. Nous sommes donc particulièrement heureux de présenter aux lecteurs de langue française le texte des conférences données à Notre-Dame de Fourvière et à Notre-Dame de Paris en janvier dernier. Pour en faciliter lacompréhension et l’utilisation, nous avons demandé à quatre théologiens de proposer leurs réactions à la lecture de ces textes. Nous les remercions de contribuer ainsi à une meilleure communion entre les Églises catholiques d’Europe.

Card. Jean-Marie Lustiger,
archevêque de Paris.

Mgr Albert Decourtray,
archevêque de Lyon.

Extrait de la conférence du cardinal Joseph Ratzinger.

Texte original paru dans la Documentation catholique N° 1847 du 6 mars 1983, notes de l’auteur traduites par la DC.

La dernière parole que le Seigneur adressa à ses Apôtres les chargeait d’aller dans le monde entier pour y faire des disciples (Mt 28, 19s ; Lc 16, 15 ; Ac 1, 7). Il appartient à l’essence de la foi qu’elle demande à être transmise : c’est l’intériorisation d’un message, qui s’adresse à tous parce qu’il est la vérité et que l’homme ne peut être sauvé sans la vérité (1 Tm 2, 4). C’est pourquoi catéchèse, transmission de la foi ont été, dès l’origine, une fonction vitale pour l’Église et elles doivent le rester tant que l’Église durera.

I. - LA CRISE DE LA CATÉCHÈSE ET LE PROBLÈME DES SOURCES

1. Caractéristiques générales de la crise

Les difficultés actuelles de la catéchèse sont un lieu commun qu’il n’est pas besoin de prouver dans le détail. Les causes de la crise et ses conséquences ont été souvent et abondamment décrites [1]. Dans le monde de la technique, qui est une création de l’homme lui-même, ce n’est pas le Créateur qu’on rencontre d’abord, mais l’homme ne rencontre toujours que lui-même. Sa structure fondamentale est d’être « faisable », le mode de ses certitudes est celui du calculable. C’est pourquoi la question du salut ne se pose pas en fonction de Dieu, qui ne paraît nulle part, mais en fonction du pouvoir de l’homme qui veut devenir son propre constructeur et celui de son histoire.

Les critères de sa morale, il ne les cherche donc plus dans un discours sur la création ou le Créateur, qui lui sont devenus inconnus. La création n’a plus pour lui de résonances morales, elle ne lui parle que le langage mathématique de son utilité technique, à moins qu’elle ne proteste contre les violences qu’il lui fait subir. Même alors l’appel moral qu’elle lui adresse ainsi reste indéterminé : finalement, la morale s’identifie d’une manière ou d’une autre avec la sociabilité, celle de l’homme envers lui-même et celle de l’homme avec son milieu. De ce point de vue, la morale aussi est devenue une question de calcul des meilleures conditions de développement du futur. La société en a été profondément changée : la famille, qui est la cellule portante de la culture chrétienne, paraît être, la plupart du temps, en voie de dissolution. Lorsque les liens métaphysiques ne comptent plus, d’autres sortes de liens ne peuvent, à la longue, la maintenir. Cette nouvelle image du monde, d’une part, se reflète dans les mass média, de l’autre, se nourrit d’eux. La représentation du monde et de l’événement par les mass média marque aujourd’hui la conscience plus que ne fait l’expérience personnelle de la réalité. Tout cela influe sur la catéchèse aux yeux de laquelle les soutiens classiques de la société chrétienne sont brisés, sans pouvoir prendre appui sur l’expérience vécue de la foi dans une Église vivante ; la foi semble condamnée au mutisme en un temps où le langage et la conscience ne se nourrissent plus que de l’expérience d’un monde qui se veut son propre créateur.

La théologie pratique s’est énergiquement consacrée à ces problèmes dans les dernières décennies, afin de tracer à la transmission de la foi des voies nouvelles et mieux adaptées à cette situation. Beaucoup, certes, sont arrivés à se convaincre dans l’intervalle que ces efforts ont contribué davantage à aggraver qu’à résoudre la crise. Il serait injuste de généraliser cette affirmation, mais il serait tout aussi faux de la nier purement et simplement. Ce fut une première et grave faute de supprimer le catéchisme et de déclarer « dépassé » le genre même du catéchisme. Certes, le catéchisme comme livre n’est devenu usuel qu’au temps de la Réforme ; mais la transmission de la foi, comme structure fondamentale née de la logique de la foi, est aussi ancienne que le catéchuménat, c’est-à-dire que l’Église elle-même. Elle découle de la nature même de sa mission et on ne peut donc y renoncer. La rupture avec une transmission de la foi comme structure fondamentale puisée aux sources d’une tradition totale, a eu pour conséquence de fragmenter la proclamation de la foi. Celle-ci fut non seulement livrée à l’arbitraire dans son exposé, mais encore remise en question dans certaines de ses parties, qui appartiennent pourtant à un tout et qui, détachées de lui, apparaissent décousues.

Qu’y avait-il derrière cette décision erronée, hâtive et universelle ? Les raisons en sont variées et jusqu’à présent à peine examinées. Elle est d’abord sûrement à mettre en rapport avec l’évolution générale de l’enseignement et de la pédagogie, qui se caractérise elle-même par une hypertrophie de la méthode en comparaison du contenu des diverses disciplines. Les méthodes deviennent critères du contenu et n’en sont plus le véhicule. L’offre se règle sur la demande : c’est ainsi que sont définies les voies de la catéchèse nouvelle dans le débat sur le catéchisme hollandais [2]. Aussi fallut-il s’en tenir aux questions pour commençants, au lieu de chercher les voies qui permettaient de les dépasser et d’en arriver à ce qui était d’abord non compris, méthode qui seule modifie positivement l’homme et le monde. Ainsi le potentiel de changement propre à la foi fut-il paralysé... Dès lors la théologie n’était plus comprise comme un développement concret de la théologie dogmatique ou systématique, mais comme une valeur en soi. Ce qui correspondait de nouveau à la tendance actuelle de subordonner la vérité à la praxis, qui, dans le contexte des philosophies néo-marxistes et positivistes se fraya une voie, même en théologie [3]. Tous ces faits contribuèrent à rétrécir considérablement l’anthropologie : préséance de la méthode sur le contenu signifie prédominance de l’anthropologie sur la théologie, en sorte que celle-ci dut se trouver une place dans un anthropocentrisme radical. Le déclin de l’anthropologie fit apparaître à son tour de nouveaux centres de gravité : règne de la sociologie, ou encore primauté de l’expérience, comme nouveaux critères de la compréhension de la foi traditionnelle.

Derrière ces causes et d’autres encore, qu’on peut trouver au refus du catéchisme et à l’écroulement de la catéchèse classique, il y a cependant un processus plus profond. Le fait qu’on n’a plus le courage de présenter la foi comme un tout organique en soi, mais seulement comme des reflets choisis d’expériences anthropologiques partielles, reposait en dernière analyse sur une certaine défiance à l’égard de la totalité. Il s’explique par une crise de la foi, mieux : de la foi commune à l’Église de tous les temps. Il en résultait que la catéchèse omettait généralement le dogme et qu’on essayait de reconstruire la foi à partir de la Bible directement. Or, le dogme n’est rien d’autre, par définition, qu’interprétation de l’Écriture, mais cette interprétation, née de la foi des siècles, ne semblait plus pouvoir s’accorder avec la compréhension des textes, à laquelle avait conduit entre-temps la méthode historique. De la sorte coexistaient deux formes d’interprétation apparemment irréductibles : l’interprétation historique et l’interprétation dogmatique. Mais cette dernière, selon les conceptions contemporaines, ne pouvait passer que pour une étape préscientifique de l’interprétation nouvelle. Aussi paraissait-il difficile de lui reconnaître une place propre. Là où la certitude scientifique est considérée comme la seule forme valable, voire possible, de la certitude, celle du dogme devait paraître ou bien comme une étape dépassée d’une pensée archaïque, ou bien comme l’expression de la volonté de puissance d’institutions survivantes. Elle doit alors être évaluée selon la mesure de l’exégèse scientifique et peut à la rigueur conforter les déclarations de celle-ci ; elle ne peut plus prétendre à la juger en dernier ressort.

[1Conférence épiscopale française, La Catéchèse des enfants, texte de référence, Le Centurion, 1980, p. 11-26. Synode général des diocèses d’Allemagne fédérale, Édition officielle I (Fribourg 1976), p. 123 et s.

[2Informations dans J. Ratzinger, Dogma und Verkündigung, Munich, 1973, p. 70.

[3J. Ratzinger, Theologische Prinzipienlehre, Munich, 1982, p. 334 et suivantes.

Le cardinal Joseph Ratzinger

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