Trois questions à Ingrid Betancourt

Quelle place Jésus a-t-il dans votre vie ?

Pour moi, Jésus, c’est la boussole, la direction à prendre. Mais pas seulement. Plus qu’une référence, il est un interlocuteur : une personne avec laquelle il est possible d’engager un dialogue.

La relation que l’on établit avec lui se fait dans un échange de pensées et d’émotions et s’inscrit dans le présent. Il est possible aussi de le retrouver dans ses mots prononcés il y a 2000 ans, qui sont d’une extraordinaire actualité. Ils s’adressent à la fois à tous et à chacun. Une relation avec Jésus est donc une relation intime, d’intelligences, d’individu à individu. Il n’y a là rien d’abstrait, même s’il est souvent difficile d’en parler.

Votre relation avec lui a-t-elle évoluée ?

Énormément. J’ai été élevée dans la culture catholique mais j’étais très rebelle. Je voulais bien croire que Jésus était une personne exceptionnelle mais je ne voulais pas me poser plus de questions sur qui il était.

Et puis j’ai été retenue en captivité et, peu après mon enlèvement, mon père est mort. Mon premier réflexe a été d’en vouloir à Dieu et de me convaincre que Dieu n’existait pas. Mais cette révolte m’a aussi permis de me rendre compte que je n’arrivais pas à ne pas croire en Dieu.

Et peu à peu, une réflexion s’est déclenchée en moi. Je me suis dit qu’il était peut-être mieux que papa soit parti et qu’il y avait une grande compassion à lui éviter tellement d’années de souffrance. Paradoxalement, dans la jungle, j’ai senti que papa était très proche de moi, comme en communion. De tous les membres de la famille, c’était lui qui m’accompagnait. En suivant l’exemple de papa, j’ai aussi commencé à prier la Vierge Marie, à développer une forte empathie avec elle. Par elle, j’ai reçu une constante lumière, une constante complicité qui m’a aidée à tenir dans cette épreuve. Le fait qu’elle soit une mère, comme moi, était très important. À ce moment-là, Jésus, je le laissais un peu de côté, car je ne comprenais pas bien qui il était.

Ce qui a tout changé, ce sont les événements de ma libération, en juin et juillet 2008. Nous sortions d’une marche d’un mois, épuisante. Nous étions tous malades, en loques. Un jour, j’allume ma radio et, par hasard, je tombe sur une voix qui parle de juin en tant que mois du Sacré-Cœur, qui raconte l’histoire de Marguerite-Marie et énonce les promesses de Jésus. Et là, je suis scotchée en constatant à quel point elles correspondent à ce que je vis. J’écris sur un morceau de carton les promesses que j’ai retenues – « Je toucherai le cœur dur de vos ennemis », « Je ferai se réaliser les projets qui vous tiennent à cœur ». Je reste face à cela et j’entame une conversation avec Jésus : « Je n’ai jamais fait appel à toi car tu dois être trop occupé. Mais si ce que tu dis est vrai, je ne te demande pas de me libérer sur le champ car je ne veux pas demander l’impossible, mais de me donner, au cours de ce mois de juin qui est ton mois, une date, une échéance. Si tu me dis quand je retrouverai la liberté, j’irai comme tu le demandes tous les vendredis à la messe, lorsque je serai libérée. »

Les jours passent et rien n’arrive… Je me sens un peu stupide. Et puis soudain, le 28 juin, le commandant du camp – un gars abominable, toujours désagréable, qui se faisait un devoir de ne jamais m’adresser la parole – vient s’asseoir près de moi et se met à me parler. Il me dit qu’un groupe de parlementaires européens va venir rendre visite aux prisonniers, qu’ils veulent me voir, que cela va peut-être changer les choses pour nous. Je me dis que ce sont des mensonges, encore des manipulations... et puis je me souviens qu’on est le 28 juin. C’est alors que je tombe des nues et fait le rapprochement avec la promesse de Jésus. Je comprends que Jésus me répond à travers cet homme.

[Le 2 juillet], quand la supposée commission arrive, je vois que ce n’est pas ce qui m’avait été annoncé. Je perds espoir et me dis que c’est encore un leurre et qu’on va nous emmener encore plus profondément dans la jungle. On monte dans l’hélicoptère, tous tremblant de peur. Nous prenons de l’altitude et une bagarre éclate : les chefs Farc sont enfin neutralisés. Un des gars de la soi-disant commission hurle : « Nous sommes l’armée colombienne et vous êtes libres ! »

Quand nous nous sommes réunis, un an après, avec plusieurs militaires colombiens qui avaient participé à ma libération, nous nous sommes rendu compte que nous avions tous senti que le Christ avait agi… Par exemple, le pilote de l’hélicoptère a failli rebrousser chemin au moment de survoler les Andes pour rejoindre notre camp à cause de l’épaisse couverture nuageuse qui les surplombait. Cela aurait signifié avorter l’opération ou la reporter à une date très éloignée… Or, en s’approchant des nuages, il a crié « Mon Dieu ! Mais fais quelque chose ! » Et soudain, un passage s’est ouvert, comme un tunnel de lumière, dans lequel il s’est engouffré. En se retournant, il a vu le mur de nuages se refermer derrière lui. C’était comme le passage de la Mer Rouge.

Un haut gradé, celui qui avait conçu l’opération et qui avait convaincu un à un tous ceux qui dans la hiérarchie devaient l’autoriser pour la rendre possible, a lui aussi témoigné du rôle qu’a joué Jésus. Une semaine avant le déclenchement du plan, il a été pris de doutes. Il s’est dit : « Et si c’est une erreur, combien de vie vais-je mettre en danger ? » Le dimanche, il va à la messe – plus par habitude que parce qu’il est profondément croyant. Personne n’est au courant de l’opération qui doit avoir lieu quelques jours après. Et là, alors que ça n’arrive jamais, on lui demande de lire les Écritures. Il se lève et s’approche de l’autel. En découvrant le texte, il devient blême : c’est un passage de l’Exode, celui où Dieu demande à Moïse de libérer son peuple et de le sortir d’Égypte. C’est une révélation : lui qui était paniqué n’a plus peur : il sait qu’il va réussir !

Bien après ces événements, je me suis souvenue du dernier jour où j’ai vu mon père, juste avant d’être enlevée. Nous discutions de ce prochain voyage et il s’est retourné vers une image du Sacré-Cœur qu’il avait accrochée en face de son lit. Il m’a prise par la main et a dit, en regardant Jésus : « Je te confie cette enfant. » J’avais trouvé ça un peu bizarre sur le moment. Ce n’est qu’après ma libération que j’ai fait le lien.
Vous savez, je ne peux pas nier l’évidence. Pour moi, Jésus a agi ce jour-là, c’est très clair.

Si vous deviez retenir une parole ou une parabole du Christ, laquelle choisiriez-vous ?

Il y en a beaucoup mais, aujourd’hui, je citerais un verset du Sermon sur la montagne : « Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés. » (Mt 5,5)
J’y pense beaucoup car il y a différents niveaux de lecture à cette phrase. Cela marque l’importance de la consolation dans l’au-delà mais aussi la valeur du sentiment de tristesse dans un monde qui a tendance à faire du bonheur un bien convoité, qu’on serait sensé pouvoir acheter. La tristesse, elle, serait un échec. Or, quand elle résulte d’une injustice, elle constitue un acte de résistance, un refus de ce qui ne devrait pas être. Assumée, elle peut également se transformer en force et en action. Elle peut être source de compassion, de communion et de fécondité.

Propos recueillis par Pierre-Louis Lensel

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