Conclusion du cardinal André Vingt-Trois - cycle Droit, Liberté et Foi 2007

Cycle "La parole et le droit"- 17 octobre 2007

Troisième soirée

Monsieur le Bâtonnier élu,

Monsieur l’Avocat Général,

Monsieur le Recteur,

Maître,

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Le 10ème cycle « Droit, Liberté et Foi » s’achève donc. J’ose dire que j’en suis heureux parce que cette édition m’a paru être une bonne édition, notamment par la tenue des interventions dont nous avons bénéficié. L’an prochain, le 11ème cycle, si Monsieur le Bâtonnier en est d’accord, aura lieu au collège des Bernardins. Ce sera l’une des premières manifestations de la rentrée prochaine. Je serai heureux et les organisateurs seront heureux de vous accueillir dans ce cadre exceptionnel qui abritera alors l’École cathédrale et permettra de faire vivre un ensemble de dialogue et de recherche pour l’Église et la société. Cela ne nous empêchera pas de profiter aussi de l’hospitalité de la Maison du Barreau, tant il est précieux de cultiver ce partenariat déjà fructueux. J’espère que ce cadre nouveau permettra de créer des liens inédits entre la théologie et le droit. Nous verrons ce que la Providence permettra.

Conclure, c’est au moins remercier. Vous remercier Monsieur le Recteur, Monsieur l’Avocat général, Maître pour l’illustration que vous venez de nous donner de l’importance de la parole, de son rôle très particulier dans le procès dans notre tradition occidentale. Remercier aussi Monsieur l’Avocat général Olivier Échappé et Mademoiselle Guyonne de Montjou, pour leurs interventions de mercredi dernier. Un aller et retour à Rome m’a empêché de les entendre, mais j’en ai eu des échos, et des meilleurs. Remercier de nouveau le Docteur Pierre Levy-Soussan et le P. Henry de Villefranche. Tous, vous vous êtes prêtés avec sérieux et liberté à l’exercice qui vous était proposé. Je me fais le porte-parole de ceux qui vous ont écoutés en vous exprimant notre gratitude chaleureuse.

Conclure, c’est remercier. C’est aussi non pas clore mais rassembler, recueillir, ramasser d’un geste, montrer la richesse reçue et qu’elle dépasse ce qui se peut reprendre. Pardonnez-moi de balbutier quelques évidences. Je voudrais vous proposer trois points : l’homme, c’est la parole ; la loi est d’abord parole ; la parole est l’humanisme de la justice.

L’homme, c’est la parole.

L’homme parle, c’est là son moindre défaut. Parler n’est pas simplement communiquer. Car communiquer, c’est simplement donner des informations, ce que les animaux font abondamment. Nous le faisons aussi bien sûr, mais l’homme fait bien davantage : il raconte. Il raconte des histoires et parfois son histoire, il compose les faits et les recompose, si bien qu’il peut aussi enjoliver, inventer, travestir, la réalité ou la vérité, mais c’est la condition pour que le récit parlé ne soit pas un simple rapport mais exprime quelque chose de la personne qui parle, fasse entrer dans la vérité de celui-là qui parle.

Ce caractère humain et humanisant de la parole a été le fil conducteur, il me semble, de l’ensemble des interventions que nous avons entendues. Entendre une parole, la comprendre, n’est pas simplement la déchiffrer avec un dictionnaire, c’est entrer dans son intelligence, et cela suppose toujours de rejoindre un peu celui qui l’a proférée.

Notre époque est bavarde, cela a été beaucoup dit, on veut tout y dire et chacun prétend pouvoir tout dire de lui et que les autres le supportent. Sans doute est-ce une grandeur que tous puissent parler et que la parole de chaque individu soit prise au sérieux et non pas disqualifiée avant même d’être prononcée par son statut social ou sa médiocre maîtrise de la langue. Peut-être la fébrilité constatée vient-elle de cette multiplication des paroles qui, de soi, méritent d’être entendues : chacun veut se faire entendre et craint que sa voix devienne inaudible dans le concert général.

La Bible me paraît éclairer profondément notre rapport à la parole. C’est un gros livre, plus gros que le Coran par exemple, mais infiniment plus petit que l’immense trésor des écrits sacrés de l’Inde. Ce qui se déploie en plusieurs livres très différents, parfois contradictoires, dans ce que nous appelons l’Ancien Testament, se resserre et s’unifie en Jésus. De lui, finalement, les évangélistes n’ont recueilli que peu de paroles. Souvent, ils nous disent que Jésus enseigna longuement, mais sans nous donner la moindre idée de ce que fut son enseignement. Et déjà dans l’Ancien Testament, un lecteur un peu attentif remarque que ce n’est pas dit compte autant que ce qui est dit, que les silences, ce qui est tenu caché sont plus nombreux que ce qui est dévoilé.

Dieu parle, c’est la grande bonne nouvelle de la Bible. Il parle et non pas comme un perroquet, dans le vide. Il parle en se constituant un interlocuteur, et cet interlocuteur, c’est nous. La parole, c’est l’homme parce que Dieu parle à l’homme et lui donne de parler en retour pour lui répondre. Dieu parle et les multiples paroles qu’il a à nous dire sont autant de diffractions de sa Parole, son Verbe, qui a pris chair en Jésus de Nazareth. La parole divine n’est pas d’abord la communication de vérités diverses. Elle est une personne vivante qui se donne, qui se communique elle-même, qui se donne en partage. Si bien que, avant de faire, avant d’agir, n’en déplaise à Faust, avant de se lancer, l’homme écoute et répond. Et il est bon qu’en agissant, il parle encore, que son action soit une réponse pleine de sens, qui monte du fond de son cœur.

Assez facilement, nous pensons que la parole est superficielle et que seul compte vraiment ce qui reste au fond du cœur, enfoui. Mais dans la Bible, y compris dans le Nouveau Testament, le raisonnement est inverse : la parole compte, car en elle l’homme se dit et se fait. Prenez par exemple le passage de l’épître aux Romains où saint Paul dit : « Celui qui croit du fond de son cœur devient juste ; celui qui de sa bouche affirme sa foi obtient le salut » (Rm 10, 10) : le salut est plus que la justice, il en est le plein épanouissement ; il est commandé par la confession des lèvres, par la parole prononcée, et pas seulement préparée dans le fond du cœur, parce que la parole prononcée dit l’action, l’engagement du corps, la mobilisation de toute la personne. Méditer la parole biblique, c’est apprendre à parler comme Dieu parle. Alors, il n’est plus nécessaire de redoubler notre parole de serments pour la rendre plus forte. Une parole vraiment humaine vaut par elle-même.

La loi est d’abord une parole.

Ceci est évident dans la Bible toujours : le Décalogue, plutôt que d’énoncer dix commandements, énonce « dix paroles », c’est le sens du mot grec. Dieu parle à son peuple, au peuple qu’il se constitue pour nouer alliance avec lui. La loi et le droit qui la prolonge naissent de paroles prononcées et échangées, - d’où l’importance de la « voix » dans le chapitre 19 de l’Exode, quand les Hébreux arrivent au pied du Mont Sinaï. Dans ce contexte, la loi est reçue comme un don, un don redoutable, car l’on peut craindre de ne pouvoir être à la hauteur de cette loi, mais un don hautement désirable, parce qu’il fait de l’homme le partenaire de Dieu, parlant avec lui « comme un ami avec un ami » (c’est le cas de Moïse). C’est dans un deuxième temps que la parole de l’alliance prend la forme d’un code de lois à respecter. Mais tout au long de l’histoire biblique et jusqu’à Jésus lui-même, les prophètes appellent le peuple à se souvenir du législateur, à ne jamais absolutiser la loi au détriment de celui qui la donne.

Cet aspect dialogique de la loi est vrai aussi d’une certaine manière chez les Grecs. Après tout, si la philosophie antique dans ce qu’elle a eu de plus fécond prend son origine dans la quête de la justice par Platon, le personnage de Socrate est celui qui détruit les discours vains des sophistes par la précision d’un instrument rationnel, la dialectique. Or la dialectique de Socrate telle que Platon la met en œuvre a la structure d’un dialogue. Le discours des sophistes, fait pour séduire, pour emporter l’adhésion d’un esprit étourdi, sidéré par l’éloquence, ne peut permettre de fonder une société humaine ; la parole dans le dialogue serre au plus près la réalité pour en dégager une vérité à laquelle tous pourront adhérer librement et de tout cœur, sans avoir à le regretter ensuite. C’est le débat, le dialogue, la discussion, qui permet d’établir ce qui est juste. Chez Platon, il en est ainsi parce que ceux qui discutent s’appuient sur la raison qui leur est commune. Elle leur permet de reconnaître, mais par la discussion qui écarte les préjugés et aide à dépasser les apparences pour aller vers le plus universel, une sorte de structure du monde.

On est loin de la culture du pure consensus que certains recherchent aujourd’hui. Dans ces deux fondements de notre culture occidentale, la loi apparaît comme le résultat d’une élaboration qui consiste pour les hommes à recevoir ce qui les précède, ce qui est plus grand qu’eux mais non pour les écraser, ce qui les fait être ce qu’ils sont. Dans la Bible, le Dieu de l’Alliance est le Dieu créateur ; dans le monde grec, celui de Platon et d’Aristote, le cosmos est intelligible, et l’homme peut refléter cette intelligibilité. Peut-être y-a-t-il dans ce fait de quoi réfléchir notre situation présente. La loi devient chez nous, cela aussi a été souligné, l’expression de toutes les revendications. Mais il faut reconnaître que la loi telle que nous la pratiquons ne retient qu’une part de la richesse qui a conduit à son élaboration.

La loi est faite pour être appliquée sans discussion. Lorsqu’elle est contestée Les dialogues de Platon nous conservent les méandres par lesquels la pensée s’est dégagée de ses erreurs pour atteindre une vérité plus solide. Dans le monde juif, ce que nous appelons « Loi » s’appelle la Torah. Ce mot dit bien plus que ce que nous entendons par loi : pas seulement l’appareil des commandements et des règles, mais l’histoire qui les entoure. On y voit Dieu qui donne les règles de l’Alliance, mais aussi la résistance des hommes, leurs dérobades, leurs refus, leurs échecs. Se souvenir du rapport de la loi à la parole me paraît utile pour ne pas s’étonner que la loi ne soit pas toujours bien reçue : elle doit tracer une ligne dans un monde emmêlé, elle suscite résistances et réticences. Peut-être notre philosophie politique doit-elle s’enrichir encore, ne pas en rester au modèle théorique de la loi, « expression de la volonté générale ». Dans la loi que nous produisons, qui parle et pourquoi ? Avec qui, en obéissant à la loi, entrons-nous en relation ?

La parole, humanisme de la justice.

Cette formule est sans doute facile. Voici ce que je veux dire, très simplement : rendre la justice ne consiste pas à appliquer un barême de récompenses et de peines. Rendre la justice exige une application de la loi à tel cas, telle situation humaine. La sentence exprime cela. Elle est une parole mûrie au long d’un débat, à travers lui. Il y a là des risques immenses : la sentence est rendue tel jour dans tel contexte. Ceux qui la rendent peuvent s’être laissés convaincre à tort par une parole spécieuse ou bien émouvoir par une parole convaincante. Le résultat matériel sera le même, mais sa vérité est toute différente. La parole de la sentence dit la puissance souveraine de la justice, les voies de recours étant épuisées, mais aussi sa fragilité. Toujours la parole reste incertaine : a-t-elle été bien prononcée ? A-t-elle été bien entendue ?
Nous ne pouvons pas aujourd’hui ne pas avoir en arrière-fond de nos réflexions la réforme de notre institution judiciaire. Plusieurs affaires dramatiques, cruelles, ont manifesté durement que notre système n’était pas adapté aux conditions de notre temps. Vous comprendrez que je n’entre pas dans des discussions techniques. Permettez-moi en conclusion quelques notes spirituelles.

Il est possible que dans un monde non sécularisé on ait prêté à la voix de la justice l’autorité, voire l’infaillibilité, de la voix divine. Nous savons bien pourtant qu’aucun homme, aucune institution humaine, ne peut lire dans le cœur d’un autre. Aucune voix humaine ne peut percer même le fond de la liberté d’un autre. S’il arrive qu’une voix humaine transperce la carapace d’un cœur, le bouleverse, le retourne, une juste théologie chrétienne y reconnaîtra l’action invisible de la grâce de Dieu qui a travaillé ce cœur, remué cette conscience. La justice humaine peut être efficace ; elle doit chercher à être juste ; elle est fragile toujours. Tout son dispositif, ce qui a été dit ce soir l’a rappelé, je crois, concourt à permettre la manifestation de la vérité de l’homme accusé et des victimes. La sentence a l’audace de trancher pour rétablir le droit et permettre aux relations sociales de retrouver leur équilibre, aux hommes de faire confiance à nouveau à la vie sociale. Mais le secret du cœur lui échappe et doit lui échapper. Elle peut s’en approcher, mais c’est toujours en la manquant un peu.

Être conscient de cela me paraît être la clef d’une juste mise en œuvre de la justice humaine, la condition d’un système judiciaire qui permette à la société de vivre sans broyer ni les victimes ni les coupables. Chrétiens, nous espérons que le pardon de Dieu peut atteindre les cœurs les plus rebelles, les consciences les plus obscurcies, et nous espérons aussi pouvoir être les alliés, les relais de ce pardon. Les sociétés humaines doivent rendre la justice, et il est bon qu’en elles, des hommes le fassent qui s’engagent dans leurs paroles d’accusation, de défense et de sentence.

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