Bioéthique et traite des humains au XXIe siècle

Zénit - 19 juillet 2020

Tribune du père Laurent Stalla-Bourdillon, directeur du Service pour les Professionnels de l’Information et ancien aumônier des parlementaires.

Le projet de loi bioéthique revient à l’Assemblée Nationale en cette fin du mois de juillet 2020. Le débat reprend ainsi dans un contexte inédit de crise sanitaire, où le manque de financements et de moyens s’est manifesté avec une ampleur sans précédent. D’une certaine manière, la dimension commerciale de la réforme du projet de loi, avec l’extension du marché de la procréation n’en apparaît que plus crûment. Le remboursement par la sécurité sociale de la congélation des ovocytes et de la PMA, sans raison médicale, fait entrer, sans crier gare, ces techniques dans les circuits économiques de la santé. Et cependant, le prétexte médical a désormais tout pouvoir sur les pratiques et devient la seule norme du bien. La complexité des notions scientifiques est devenue si technique qu’elle érode tout concept philosophique pour penser la vraie nature des enjeux.

1. Logique » d’optimisation et eugénisme

Ainsi, personne ne semble s’étonner que des députés fassent voter l’extension du tri des embryons afin d’écarter les futurs enfants porteurs d’anomalies chromosomiques. Force est de constater que notre société, si légitimement soucieuse de garder, pour s’en préserver, la douloureuse mémoire des « sélections » de masse, semble avoir collectivement intériorisé l’étrange projet d’une « humanité zéro défaut » à partir des caractéristiques génétiques. Sous couvert de progrès thérapeutique et d’empathie, chaque étape législative banalise le dépistage néonatal et l’élimination de confort mais le scandale éclate dès que l’on ose y voir, avec lucidité, une manifestation de l’eugénisme. Nous sommes en pleine logique économique de recherche et développement, en faisant apparaître un être humain trié et sélectionné, génétiquement corrigé et conforme au contrôle de qualité de l’unité de production.

Dans la même logique, la recherche d’optimisation appelle de son côté la fabrication d’embryons chimères homme-animal, d’embryons transgéniques et de « bébé médicament ». Il n’y a plus d’interdit qui tienne dès que nous sommes devenus sourds à la signification propre du réel, à sa symbolicité. La « procréation de marché » est un train lancé à grande vitesse. Nul ne songe à l’arrêter. Au contraire, il convient, il est même cohérent, dans une logique libérale de recherche et d’innovation de le promouvoir. Quitte à remettre en cause les modalités par lesquelles un homme entre dans l’unique famille humaine et s’en reconnaît membre.

2. Membre de la famille humaine : par l’ascendance ou l’arbitraire du droit ?

Nous sommes en train de faire muter le critère d’appartenance à la famille humaine. Pour pouvoir soutenir qu’un enfant puisse ne plus être « le fils ou la fille d’un tel et d’une telle », comprenez de deux parents de sexes différents, il faut tordre le bras à certaines évidences qu’une simple observation fait comprendre. Toute personne se reçoit invariablement d’une femme et d’un homme, de « parents biologiques » fussent-ils réduits à leurs semences reproductives (ovocytes et spermatozoïdes). Mère et père biologiques sont le butoir infalsifiable d’une ascendance. Leurs gamètes contiennent les gènes qui forment un individu absolument nouveau et unique. Seul ce critère fait entrer dans la famille humaine par une généalogie et fonde l’égale dignité reconnue à tout homme. Or, avec la réforme, ce critère doit s’effacer. L’organisation délibérée d’une procréation sans sexe et d’une filiation sans père revient à soustraire l’enfant à ce qui permettait d’attester sa pleine appartenance à la famille humaine. 

Plus encore que l’effectivité de leur présence et de leur qualité éducative, « père » et « mère » s’inscrivent comme les figures référentielles de l’origine dans le développement psychique de l’enfant. L’affection qu’on lui porte ne pourra jamais remplacer cette mise en abîme intérieure dont l’aura privé de manière irréversible l’effacement de l’un ou même de ses deux parents. Nous instituons une filiation sans généalogie, sans ascendance et sans nature (« nature » signifie « le lieu où l’on naît ») mais par la seule volonté humaine ayant redéfini le « pouvoir d’agréger » à l’humanité. On ne reçoit plus naturellement sa dignité de membre de la famille en naissant de parents homme et femme, mais parce que le droit octroie un titre d’humanité. Paradoxalement, ce subterfuge rappelle et consacre notre dépendance de principes et de fondements à une réalité que nous n’avons pas choisie : tout petit d’homme entre dans la famille humaine par son père et par sa mère.

3. Peut-on nier la finalité de la nature humaine ?

Loin d’être l’héritage d’archaïsmes culturels, les formes visibles et contingentes de nos familles concrètes (père, mère, enfant) sont gouvernées par des formes intelligibles et intelligentes. Ce sont des invariants (appelés aussi archétypes) qui contiennent et livrent une information capitale pour éclairer la profondeur de l’esprit humain sur la signification de sa vie biologique, au demeurant passagère. Ainsi la vie s’envisage comme le passage du « lieu » d’où je viens (la mère) au « lieu » vers lequel je vais (le père). La vie est le passage d’une filiation maternelle charnelle à une filiation paternelle spirituelle. Les deux sont nécessaires et inséparables pour que la conscience accède à l’humanité. Si ce n’est plus l’ascendance charnelle qui entraîne l’appartenance à l’espèce humaine, mais l’arbitraire d’une décision juridique sans référence à la succession des générations, rien n’empêchera demain que nos robots humanoïdes soient intégrés à l’espèce humaine.

Il faut souhaiter que nous soyons encore capables d’accueillir des lois qui, tout en ne dépendant pas de nous, gouvernent notre existence. Nous ne décidons pas de naître d’une femme, et personne ne s’en est affranchi. Nous nous recevons tous d’une femme et nous portons tous une origine paternelle qu’il reste à découvrir et à ratifier. Si je n’ai pas le choix de déterminer qui est ma mère, j’ai le pouvoir de découvrir qui est mon père. La vie d’une personne est beaucoup plus que la somme des atomes de son corps et ne se réduit pas à son organisme. Elle se forme au moyen de sa vie intérieure à travers ce qu’elle pense, ce qu’elle conçoit du monde. L’être humain n’est tout simplement pas l’animal humain que certains voudraient qu’il soit afin de pouvoir l’asservir, le produire et le détruire à leur guise.

A la naissance de l’enfant, tout reste à faire. Si la mère incarne l’origine, le père symbolise l’horizon à conquérir, l’au-delà de la sphère maternelle, le terme vers lequel l’enfant va tendre pour devenir lui-même. La vie reçue est porteuse d’un sens, d’un développement, d’une finalité. Personne ne vit pour rien, puisque vivre est l’exacte signification du verbe « devenir ».

4. Là où commence la traite de l’humanité

Aujourd’hui l’écologie s’invite partout sauf dans le respect de la filiation humaine ; ce contournement d’une écologie respectueuse des droits de l’enfant nécessite le recours à une technique de domination éprouvée par les siècles : l’agrégation sélective à l’humanité et son corollaire dans la traite humaine. La mémoire vive de l’esclavage est plus que jamais, aujourd’hui, une source de scandale et de repentance et nous dénonçons nos aïeux qui ont pratiqué, encouragé ou toléré les trafics qui lui furent liés. Mais nous ne voulons pas voir que la remise en cause de la filiation qui découle de la réforme aura des effets sans aucun rapport avec ceux de ces abus du passé. Expliquons.

Pour pouvoir obtenir le « droit à l’humanité » et faire partie de la famille humaine, faudra-t-il désormais répondre à des critères de conformité génétique qui habilitent à porter une grossesse à terme, et à ces critères seulement ? Il deviendra possible, en droit, de sanctionner positivement la volonté de deux femmes de devenir « deux mères », une génitrice et l’autre gestatrice. Mais, en reconnaissant la validité d’une telle expression de volonté, la loi autoriserait le trafic maquillé par le référentiel positif du légitime désir d’enfant, de l’empathie et de la générosité du don. Elle permet d’éliminer la visibilité du père dont il aura bien fallu utiliser les gamètes.

A vouloir nier que le biologique et le psychique forment l’indissociable unité de la personne, le législateur s’affranchit de sa valeur et provoque une déchirure avec son corollaire de violence sourde dans les consciences et dans l’espace publique. De bricolages en mensonges apparaît une humanité sans généalogie. Désormais, avoir des parents risque de devenir une catégorie, et une option en survivance, tolérée jusqu’à ce qu’elle soit combattue comme une idée rétrograde et aliénante, puisqu’elle maintient une dépendance odieuse à la nature.

5. Pourquoi parler de nouvel esclavage ?

L’esclavage est ce qui soustrait un homme, une femme ou un enfant à sa qualité d’homme pour l’identifier à une marchandise ou une force de travail. L’esclave perd aux yeux de son maître et de la société la dignité que procure la reconnaissance de sa filiation. Il ne doit plus être considéré comme « fils d’homme », sinon il pourrait se prévaloir, comme son maître d’une filiation, donc d’un apparentement. Il serait son frère, sa sœur. Notre dignité d’homme s’enracine toujours premièrement dans la filiation qui nous a introduit dans la succession des générations humaines. Nous sommes fondés à parler de « traite », de trafic d’êtres humains dès qu’est déniée à une personne ce que sa filiation lui donne de dignité, et qu’elle est ravalée au rang de marchandise, mise sur un marché.

Dans l’esclavage, le ressort de la traite est une volonté de domination assise sur la fausse justification de la supériorité prétendue d’une « race » ou d’un peuple sur un autre. Dans ce mécanisme pervers, l’humanité en vient à mépriser sa propre dignité et son unité. Il en va de même avec les « avancées » de la bioéthique, mais dans ce cas, le ressort du mépris de soi qui affecte l’humanité n’est pas l’esprit de supériorité, mais la séduction qu’exerce le développement des ressources que lui procure le progrès des techniques.

Le retournement de l’homme contre lui-même qui caractérise la traite se produit dès lors qu’en manipulant les éléments du corps (ici les gamètes), on opère une transaction en amont de la venue au monde de l’enfant, en le privant d’emblée d’une filiation commune, pour y substituer une filiation fictive, technique et artificielle. Négocier les gamètes, c’est trafiquer la filiation et trafiquer la filiation, c’est soustraire un homme à sa dignité de « fils d’homme ». Une telle vision sera largement contestée car nous nommons « avancées sociétales » ce qui est en réalité un véritable hold-up sur les sciences à des fins commerciales et nous couvrons des apparences de la générosité et de la lutte contre l’infertilité, un vaste trafic de semences humaines. Nous allons transposer à la semence humaine ce que nous savons faire avec les semences végétales (OGM), et, dans un cas comme dans l’autre, les expériences et les modifications ne rencontreront aucun frein.

La pratique d’une nouvelle « PMA sans père » et de la GPA instaure indéniablement un différentialisme qui rompt avec l’universalisme de l’entrée dans la famille humaine par la porte commune d’une filiation issue de l’union des sexes et de la fécondité de cette union. Cela instaure un changement de civilisation hautement revendiqué. Reste à savoir quelles sont les sources qui ont inspiré ce changement et quelles en seront les conséquences ? Il suffit de constater que l’état des techniques permet, sans opposition ni contrôle organisé par la loi, de priver un être humain artificiellement conçu, de référents, paternel, maternel, ou des deux. La substitution de l’institution juridique à la filiation naturelle ouvre virtuellement la possibilité de déconnecter la fameuse notion de « projet parental » de toute référence à un cadre familial, même « recomposé », et de confier directement les enfants nés de ces nouvelles techniques à des nourrices d’État, le projet parental se réduisant alors à un projet politique éventuellement inspiré de préoccupations natalistes.

6. Matérialité et symbolicité

De telles déviances sont rendues possibles par une révolution de la connaissance et la perte corrélative de la symbolicité des choses.

En effet, l’emploi de ces nouvelles techniques ne considère la personne que dans sa matérialité (ADN, cellules…), dans une vision apparemment sans portée éthique, et ignore complètement ce qu’elles sont dans leur symbolicité. Or seule la connaissance symbolique est médiatrice de sens. Si on la méconnaît, il est possible de prétendre que la vie humaine n’a pas de sens, et qu’il n’est plus nécessaire de chercher à comprendre ce que le respect d’une filiation humaine a d’important. Si père et mère ne sont que des réserves de semences, la symbolicité de leurs différences corporelles s’évanouit. La manipulation génétique en laboratoire fait perdre le sens que contient la filiation procédant d’un homme et d’une femme. En cela, elle est tout simplement la marque d’un refus de considérer le réel comme un langage de sagesse et de sens. Le recours à des techniques de filiation artificielles introduit un principe de dissolution des symboles. Il consacre l’effacement d’un ordre qui serait contraire à la liberté humaine. Ce faisant, il inocule à l’humanité le germe destructeur de son unité. On s’engage ainsi sur la voie de classes d’hommes selon leur conception. On sépare de facto les enfants nés selon ces techniques, dont l’usage devrait toutefois demeurer très minoritaire, du reste de la communauté humaine.

Sauf à entretenir par le droit le mystère sur leurs origines, ce qui est aujourd’hui généralement, considéré comme une atteinte à un droit fondamental, ces enfants pourront s’identifier à l’humanité dont ils font partie comme tout autre qu’en reconnaissant que leur existence n’a dépendu que d’un geste technique, de sorte qu’ils dépendent pour leur vie de la technique comme, naguère, les esclaves de leurs maîtres. Ainsi nos sociétés s’aliènent au pouvoir des techniques : nous les avons développées, et ce sont elles à présent qui nous mesurent et nous calibrent.

On comprend que les parlementaires partisans de la PMA pour toutes et de la GPA n’apprécient guère d’être pris en flagrant délit de trafic d’humain. C’est pourtant ce qui se passe au grand jour dans les assemblées avec la légalisation du « trafic réglementé » de semences humaines, donc de la disposition marchande de la filiation et de l’appartenance à la famille humaine.

Hier, l’esclave était frappé d’exclusion sociale, mais du moins ne niait-on pas fondamentalement qu’il fût né d’un homme et d’une femme. Aujourd’hui, nous nous préparons à inclure de manière fictive des enfants nés de la production industrielle de gamètes issue de la biologie de synthèse. Leur traçabilité deviendra la chaine invisible immergée dans la conscience.

7. Et l’Église retrouve sa première mission

La rencontre pernicieuse des intérêts économiques, du besoin de réalisation politique au milieu de tant de déceptions et d’une solide bonne conscience idéologique impulse hélas au processus engagé au Parlement une force probablement irrésistible à court terme. De même que l’humanité n’a pas su hier résister à la traite d’humains pour s’enrichir, elle ne saura pas davantage résister à la prolifération du négoce de semences humaines. Nous devons nous préparer lucidement à voir s’amplifier le marché mondial de la biologie reproductive.

Ce constat n’interdit pas, bien plus il impose d’alerter et d’interpeller pour prévenir la dégradation que l’humanité s’inflige. Tout particulièrement, les chrétiens portent un message d’espérance inouï et consolant. Ils témoignent de ce que toute personne, quelle que fut son mode de conception, est appelée à s’accomplir dans une nouvelle filiation. Celle dont l’humanité historique de Jésus est l’inattendue révélatrice. Né mortel d’une filiation terrestre par sa mère, il accède en la révélant, à la plénitude de la vie lorsqu’il est engendré par son Père, dans cette filiation nouvelle qu’est sa résurrection de la mort. Toute notre chaotique aventure biologique trouve sa raison d’être originelle et son accomplissement dans la filiation d’amour de la vie trinitaire. Cette filiation spirituelle n’est ouverte à aucun artifice. Seule la confiance est féconde d’une vie à la mesure des aspirations de bonheur qui nous portons.
Étonnamment la révolution de la filiation constitue l’appel à la mission la plus essentielle de l’Église : l’annonce d’une filiation à venir et l’appel à l’accomplir. A tous, et en particulier à ceux dont la technique aura évincé l’ascendance humaine et présidé à leur naissance, l’Église, telle une mère inlassablement aimante, se doit d’offrir l’heureuse consolation de la seule filiation qui éclaire définitivement le sens de notre court séjour terrestre. L’Église est la voix annonçant au cœur de l’enfant que nous sommes tous, la bénédiction de notre naissance charnelle et la promesse qu’elle contient. Dans le sacrement du baptême, une filiation nouvelle est donnée par pure grâce. Elle rétablit l’homme dans la relation divine à sa véritable mesure. Plus profondément que ses parents connus ou inconnus, c’est de l’amour divin que chacun procède. Dieu nous pense dans son amour. Cette nouvelle filiation assume déjà tous les bricolages reproductifs et porte l’humanité restaurée à sa pleine dimension. Sans doute n’avons-nous encore rien vu de ce que l’humanité pourra infliger aux générations à venir en termes d’artifices procréatifs. La parole libérant d’une telle captivité n’en est que plus essentielle.

Ce n’est pas parce que nous sommes capables de critiquer aujourd’hui les erreurs des générations passées sur l’esclavage que nous sommes dispensés de voir nos propres errances. Cette forme nouvelle d’esclavage que nous organisons aujourd’hui, les générations futures nous la reprocheront. Rien ne semblait plus normal hier aux États et au négoce que d’organiser la traite négrière pour leur confort et leurs productions, comme rien ne semble plus normal aujourd’hui aux parlements de ratifier la sélection anténatale d’enfants et leur privation ab initio de parents pour le confort de certains et la rentabilité du marché procréatique.

La lutte contre l’esclavage s’envisage de deux manières : en s’efforçant de le prévenir ou en libérant les personnes asservies à leurs chaines génétiques et psychiques, en leur restituant leur dignité bien au-delà d’une filiation naturelle. A défaut de réussir la première et portés par l’amour trinitaire dont ils savent qu’il pardonne tout et donne la vie en plénitude, les chrétiens, sans juger quiconque, se révèleront en se mettant au service de ceux qui naîtront sans repères de parents humains. Ils ne cesseront de prier pour ceux qui ont la responsabilité d’édifier un corps social digne de l’homme, rappelant à temps et à contretemps le sens profond de la vie humaine.

Source : zenit.org.

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