Texte de la Conférence de Carême à Notre-Dame de Paris du 22 février 2015

« Joie pour les cœurs qui cherchent Dieu » : un désert fraternel où germe la louange, par le Père François Cassingena-Trévedy, bénédictin, moine de Saint-Martin de Ligugé.

La vie monastique peut être éclairée par cette phrase de saint Benoît : « Le Seigneur, se cherchant un ouvrier dans la multitude du peuple, lance cet appel réitéré : "Quel est l’homme qui veut la vie et qui désire voir le bonheur ?" ». Souvent méconnue, tout en suscitant une certaine fascination pour les hommes de ce temps, cette vie monastique vécue à l’écart du monde est d’abord une prise de distance pour mieux aimer. A travers trois « déserts », la création, la communauté, et lui-même, le moine est invité à rejoindre Dieu en vivant les conseils évangéliques. La communauté monastique est une école du service du Seigneur où l’ordinaire devient ressource de sainteté, où tout se transforme en louange à la gloire de Dieu.

Conférence à 16h30 suivie d’un temps de prière et de l’adoration du Saint-Sacrement à 17h15, vêpres à 17h45 et messe à 18h30.

Les conférences sont retransmises en direct sur France-Culture et sur KTO, en différé à 21h sur Radio-Notre-Dame et RCF.

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Texte de la conférence
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Les conférences seront publiées dans un livre à paraître le dimanche 29 mars 2015 aux éditions Parole et Silence.

« Joie pour les cœurs qui cherchent Dieu » : un désert fraternel où germe la louange.

Que le désert soit en liesse
et que la solitude exulte !
Il y aura là une chaussée et un chemin :
On l’appellera la voie sacrée ;
C’est Lui qui pour eux ira par ce chemin
(Is 35, 1 et 8)

Eminence,
Excellence,
chers frères et sœurs dans la vie consacrée,
chers frères et sœurs dans la dignité baptismale partagée par tout le Peuple de Dieu,
et vous aussi,
chers frères et sœurs d’humanité contemporaine
qui, peut-être éloignés de toute confession explicite,
mais questionnant avec inquiétude le mystère des choses et de la vie,
arrêtez tout simplement ici vos pas,

Confesserais-je devant vous l’émotion, l’étonnement, le vertige qui me saisissent, tandis qu’il m’est donné d’ouvrir la bouche, à l’orée de ce Carême, dans ce vaisseau où gronde le ressac de tant de siècles, où flottent les oriflammes jamais effacés de tant d’heures mémorables, où demeure suspendu l’écho de tant de Te Deum reconnaissants et de prédications sublimes ; dans cette île érigée de mains d’hommes et qu’étreint de ses deux bras le fleuve capital ; dans cette soute obscure et généreuse où l’humanité la plus lointaine et la plus diverse confond ses affluents pour y prendre naissance ? Affilié à Celle dont cette demeure est le joyau et le fief – Notre Dame –, je perdrai mes pas dans les parvis de l’humble Servante, je cacherai dans son propre cantique, devenu la cathédrale de toute gratitude, l’expression de l’effroi que suscite en moi la magnificence qui m’est faite, en disant pour commencer : Fecit mihi magna qui potens est (Lc 1, 49). Le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. L’étrange sentiment de communier au travail – au mystère – de dilatation dont cet édifice est tout ensemble l’effet et le signe, attire aussi sur mes lèvres les paroles du prophète Isaïe à l’adresse de la Cité sainte : Lève les yeux aux alentours et regarde : tous sont rassemblés… Alors tu verras et seras radieuse, ton cœur tressaillira et se dilatera (Is 60, 4-5). À n’en point douter, d’autres eussent été bien davantage recommandés par le mérite, la régularité et l’expérience acquise de leur vie pour paraître à cette tribune et accomplir l’office qui m’est aujourd’hui confié, à savoir celui d’inaugurer le cycle de prédications par lequel l’Église de Paris a voulu honorer, en son cœur même, l’année de la vie consacrée dont le pape François a été bien inspiré de donner le signal pour inciter l’Église universelle à l’action de grâces et procurer son édification. Aussi la voix de l’homme intérieur se récrie-t-elle en moi dès le principe, pour dire avec le publicain de l’Évangile, et comme la liturgie eucharistique nous le fait confesser sur le seuil de la communion au Corps et au Sang du Seigneur : Domine, non sum dignus. Que l’on ne s’attende ici de ma part à aucune parole qui sente l’anecdote ou l’autobiographie : pareils bavardages offenseraient la majesté de ce lieu comme la gravité de cette circonstance. Répondant à un appel inopiné, j’assume simplement la liturgie de cette conférence – prémices d’une prédication polyphonique et fraternellement partagée –, sans que je puisse me retenir de révéler (sans doute sera-ce ma seule confidence) que je rêvais parfois, tout enfant, d’une telle aubaine, déjà pénétré que j’étais de la sainteté de ce giron de pierre, nourri des annales merveilleuses de l’éloquence sacrée et, de surcroît, auditeur assidu des Carêmes d’antan en cette cathédrale même. Exempts de cette ambition qui gâte ordinairement les rêves de l’homme, les rêves de l’enfant, tels ceux du patriarche Joseph représentant à ses frères le prosternement inouï des javelles et des étoiles (cf. Gn 37, 5-11), ont ce je ne sais quoi d’ingénu que la suite de la vie vient un jour mystérieusement exaucer.

Je viens donc du monastère le plus ancien d’Occident, fondé par saint Martin qui fit deux parts de son manteau, approché par Paul Claudel qui embrassa près d’un pilier de cette nef le Credo entier des choses visibles et invisibles [1], pour représenter par ma présence et évoquer devant vous la vie consacrée sous sa livrée la plus ancienne au regard de l’histoire, la plus fondamentale quant à ses éléments, bref, celle que toutes les formes de vie religieuse parues ultérieurement, fussent les plus contrastantes, peuvent revendiquer comme leur matrice originelle et leur commune racine : je veux parler de la vie monastique. En cette heure où le soir fait bleuir les rosaces, je n’envisage pas autrement la responsabilité qui m’incombe que comme celle d’un ambassadeur : ambassadeur de ma propre communauté, bien sûr, mais aussi des moines et des moniales de maintes communautés contemporaines. Ma joie sera parfaite si tant de frères et de sœurs peuvent reconnaître, dans les paroles d’un si piètre truchement, l’expression de ce qu’ils aimeraient à vous dire eux-mêmes de leur état, de leur héritage, de leur espérance. Ajouterais-je que mon intention la plus chère est aussi de rejoindre tel ou tel qui est là, croyant ou non croyant, dans la pénombre de ce vaisseau impressionnant et tendre, et qui cherche, au bout de ses doutes, au bord de ses larmes, un Dieu qu’il ne connaît pas et qu’il n’ose encore nommer ? Il me semble entendre ici, pour les donner tout aussitôt à entendre en m’effaçant derrière la voix du maître, les paroles de saint Benoît dans le prologue de sa Règle  : « Le Seigneur, se cherchant un ouvrier dans la multitude du peuple, lance cet appel réitéré : "Quel est l’homme qui veut la vie et qui désire voir le bonheur ?" » Dominus, quaerens in multitudine populi… Loin de tout triomphalisme satisfait, loin de toutes les expertises défaitistes et moroses qui entérinent raréfactions, vieillissements et fermetures, loin de toute la publicité idyllique que font aujourd’hui certains pour une méditation douillette et pour les contrées touristiques d’une spiritualité que ne vérifient et ne vivifient ni foi ni expérience pascales, mon propos, si bref soit-il, se veut essentiellement porteur de la destination fraternelle et de la pertinence toujours actuelle de la voie monastique.

Parviendra-t-on jamais à dissiper toutes les fantasmagories que suscitent, chez nos contemporains devenus innocemment étrangers aux universaux de la vie chrétienne, le côtoiement épisodique et superficiel, sinon la simple évocation du monde monastique ? Voici bientôt trente ans que le fameux film réalisé par Jean-Jacques Annaud sur le roman éponyme d’Umberto Eco, Le nom de la rose, a laissé dans les imaginations son clair-obscur de grimoires accumulés, son froufrou de frocs inquiétants et désuets. Les lieux où le Dieu vivant s’est donné et se donne encore à chercher ne seraient-ils donc plus rien que les vestiges d’un âge dont la vague émotion esthétique qu’il éveille rachète à peine l’obscurantisme dont on l’affuble ? Ne seraient-ils que les fossiles d’une préhistoire, consciencieusement désamorcés de leur charge religieuse et remis à la sollicitude patrimoniale de la laïcité souveraine ? Attireraient-ils les visiteurs au même titre que les réserves zoologiques ? Ne demanderait-on à ces « Jurassic-Parks » d’un genre particulier qu’un silence exotique et des produits bio ? N’ayons pas l’indélicatesse, cependant, de sous-estimer tout cela : sous l’ignorance, en effet, sous la curiosité, et jusque sous la dérision, affleure une espèce de sympathie, davantage, une fascination que suffirait à attester le large succès remporté par deux monuments cinématographiques plus proches de nous : Le grand silence (2006) et Des hommes et des dieux (2010). C’est que le retirement des uns a le don d’attirer les autres, que le déplacement opéré par les uns a la grâce de déplacer les autres, à tout le moins de déplacer quelque chose en eux ; c’est que, même distraitement envisagé, le spectacle de ceux qui se sont effectivement mis à l’écart interroge le désir de retraite – l’instinct d’anachorèse, dirons-nous, pour user du terme consacré – qui habite probablement tout homme venant en ce monde et aspirant quelque jour à s’éloigner de lui, à l’éloigner de soi, pour tâcher de le comprendre, et de le reposer, si possible, en se reposant de lui. Au principe de la vie monastique, il y a bel et bien, depuis que les grands pionniers du désert d’Égypte en ont donné le branle, un mouvement tout à fait premier d’anachorèse, mouvement qui, loin de ne représenter qu’une amorce, est appelé à se prolonger comme à s’approfondir sans cesse. Mouvement dont le Christ en personne est l’origine et le donateur universel, dans le mystère de sa Tentation que nous célébrons liturgiquement en ce jour. Par anachorèse, on entendra moins un retirement farouche dans un no-man’s land illusoire – Je ne te prie pas de les retirer du monde, dit Jésus en parlant au Père de ses disciples (Jn 17, 15) – qu’un écart réfléchi et tactique, au sens de l’Évangile (Lc 14, 28-33), qu’une prise de distance : la distance que Jésus invite ses disciples à prendre : Venez vous-mêmes à l’ écart, dans un lieu désert, et reposez-vous un peu (Mc 6, 31), comme celle qu’il sait si bien prendre lui-même : Le matin, bien avant le jour, il se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert, et là, il priait (Mc 1, 35). Une distance que n’inspirent ni le mépris, ni la déception, ni la condamnation sans appel. Une distance positive, active, créatrice. Une distance pour aimer. Pour aimer Celui qui, souverainement aimable, réclame tout bas que l’on se sépare, mais aussi pour aimer, comme il l’aime, lui, et depuis l’endroit d’où il l’aime, cela même – ce monde même – dont on s’est séparé à cause de lui.

L’anachorèse, on le sait, conduit au désert, ou plutôt, selon que l’expérience le révèle peu à peu, à trois déserts dont j’aimerais à faire l’inventaire devant vous. Le premier – le plus immédiatement perceptible et, en un sens, le plus fréquenté – est le désert naturel : le moine gagne la forêt, la vallée, le rocher, le fleuve, le jardin. La vie monastique instaure – restaure – un rapport à la création empreint tout à la fois d’émerveillement, de respect et de frugalité, et dont il est à peine besoin de souligner la valeur pédagogique dans une société comme la nôtre. Le moine achète, en particulier par son travail rustique ou artisanal (puisse-t-il ne jamais succomber tout à fait à l’empire dévorant de la virtualité), le luxe d’un contact humblement solennel avec la matière, d’une exposition concrète aux intempéries, d’une coexistence amicale et fraternelle avec tous les êtres vivants. Le second désert, ou le second cercle du désert, est tout simplement – ne vous récriez pas, ne vous effarez pas – la communauté elle-même, puisque aussi bien, eu égard à l’irréductible altérité que nous nous renvoyons les uns aux autres, à l’étrangeté dans laquelle nous nous apparaissons les uns aux autres (pour ne rien dire des saillies chroniques du vieil homme qui persévère en chacun de nous), nous sommes les uns pour les autres autant de déserts à traverser ; puisque la communauté tout entière est pour chacun de ses membres un désert à traverser, sauf à ce que tous se découvrent les uns aux autres, à la longue, aussi précieux et beaux que des roses des sables. Désert âpre que celui-là, mais décisif, inévitable et finalement salubre, qui, au terme d’une érosion, d’une dévastation quotidienne du moi sous sa forme insolente et narcissique, et à mille lieues de ces mamours charismatiques dont on sait les désenchantements et les chutes lamentables, fait émerger insensiblement du fond de chacun quelque chose de solide, de pacifié, d’élimé et de lumineux tout ensemble, et dont on vient à s’étonner en le surprenant en soi-même. Le troisième désert est enfin, bien sûr, celui que nous sommes à nous-mêmes, lorsque nous avons pris la mesure de notre aridité, de notre médiocrité foncière, jusqu’à ce que nous découvrions, aux confins de nos steppes intérieures, ce buisson de la Rencontre, ce parloir du cœur où Dieu nous précède et nous attend pour nous y appeler d’un nom nouveau (Ap 2, 17) que lui seul articule. Dans l’évangile de ce premier dimanche de Carême, nous voyons Jésus-Christ entre les anges et les bêtes : Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient (Mc 1, 13). Au fil d’une vie que les saints Pères n’ont pas hésité à qualifier d’angélique – et elle l’est en effet par la grande doxologie dont elle ouvre la perspective et dont elle inaugure l’exercice –, chacun se reconnaît animal, chacun discerne en soi des animaux qui appellent bien moins l’extermination forcenée que l’apprivoisement tranquille.

« L’état de vie constitué par la profession des conseils évangéliques, est-il écrit au chapitre VI de la Constitution Lumen Gentium, s’il ne concerne pas la structure hiérarchique de l’Église, appartient cependant inséparablement à sa vie et à sa sainteté. » Mettons les choses au clair. Nous autres, moines et moniales, nous ne sommes pas des saints. Nous savons tous, tout bas, cette heureuse défaite. Encore que l’Évangile interroge incessamment notre volonté d’être parfaits (Mt 19, 21), la sainteté ne saurait être confondue avec une perfection faite de main d’homme, atteinte à force de volonté d’homme. La catégorie de l’absolu dans laquelle on envisage du dehors la vie monastique – et dans laquelle d’aucuns peuvent même l’embrasser – est également suspecte. Peut-être même est-elle franchement païenne : l’amour de l’absolu n’est pas seulement un amour de jeunesse : c’est un amour voué à l’échec, parce que sans partenaire ni visage identifiable à rencontrer. Non, ce n’est point l’absolu que l’on épouse : c’est Jésus-Christ. Nihil amori Christi praeponere, comme dit énergiquement et passionnément saint Benoît (Reg. Ben., chap. IV). « Ne rien préférer à l’amour du Christ. » Un seul est saint : Tu solus Sanctus, Tu solus Altissimus, Iesu Christe. Nous sommes aux pieds du Saint. Nous sommes à pied d’œuvre, avec les moyens longuement éprouvés de sanctification que nous donne l’Église sainte, pour les avoir elle-même reçus de son Seigneur. Si ces moyens, si ces chemins prennent un sens inverse de celui que suit le mouvement général des hommes, ce sens inverse ne conduit pas à une impasse, mais plutôt à une exploration. On les appelle d’ordinaire renoncements : nous les appellerons, tout compte fait, capacités. Car les renoncements en question débouchent, non sur une condamnation de ce qui fait leur matière respective, mais sur une maturation, sur une transfiguration, sur un approfondissement, sur une intégration – différente – de cela même à quoi l’on renonce. À la faveur de ces coups de ciseaux évangéliques dans le trop-plein, dans le don-juanisme multiforme et potentiel de l’existence, le moine (qui se voue à bien autre chose qu’à un art de vivre égotiste), ne sculpte pas sa propre statue : les renoncements n’ont de sens que comme des ouvertures, qu’ordonnés à une vie de relation intense avec Dieu et avec les hommes : ils sont, non les indices d’une supériorité personnelle, mais des mises en disponibilité pour l’ici-bas du Royaume. La pauvreté libère une aptitude paradoxale à partager, sur le fonds d’une indigence naturelle dont on aperçoit toujours plus clairement la profondeur et l’étendue, des richesses d’un Autre, d’un Hôte dont on reçoit la visite. Le célibat réclame de s’épanouir en épousailles inédites avec maintes réalités humaines, en toutes sortes de fécondités qui accomplissent l’irréductible vocation de l’homme à la paternité et qui, loin de remplacer ou de sublimer la fécondité propre à la chair, doivent être entendues elles-mêmes dans la tessiture de ce cri que toute chair expose au Dieu vivant. L’obéissance n’exécute pas une simagrée aliénante d’automate dans des frontières établies par de subtiles restrictions mentales, mais s’assigne pour horizon une sensibilité acoustique toujours plus fine à la Parole, à travers ses médiations les plus quotidiennes, les plus humbles, les plus inouïes, les plus actuelles. Avertie de tous les déménagements, de tous les exodes, de tous les exils possibles, la stabilité (vœu typiquement monastique) reconnaît son domicile imperturbable dans le Mystère du Christ inlassablement visité, médité, célébré, chanté.

Une communauté monastique n’a décidément rien à voir avec une élite, au sens séculier du terme : ce n’est ni une grande école, ni un pôle d’excellence, ni une entreprise performante, mais une « école du service du Seigneur ». Dominici schola servitii (Reg. Ben., Prologue). Un appareil – au sens architectural du terme – de pauvretés diverses, permanentes et confirmées. Chaque pierre se voit secrètement confrontée à la grossièreté de son grain propre, à son tempérament, à sa susceptibilité, à ses fragilités constitutives, à sa misère presque invincible. Que si la moindre pierre de l’édifice conventuel faisait état de quelque sainteté acquise et possédée, celui-ci s’écroulerait tout aussitôt. Ce qui est saint, en l’occurrence, c’est, au-delà de chacune des pierres appareillées, leur agencement lui-même dont l’amour – pour ne pas dire l’humour – du Christ-Architecte est l’inventeur ensemble que le ciment. Congregavit nos in unum Christi amor, comme la liturgie du Jeudi saint le fait chanter pendant que l’on procède au rite du lavement des pieds : « C’est l’amour du Christ qui nous a réunis. » Ce qui est saint, c’est le patrimoine baptismal inscrit en chacun et le projet à la fois christique et ecclésial de la communauté tout entière. Ce qui est saint, c’est la forme à la fois reçue et partagée par tous, forme essentiellement christique et ecclésiale. Et c’est précisément par cet assortiment quasi miraculeux de pauvretés individuelles que la communauté manifeste son caractère prophétique et qu’elle constitue un encouragement pour l’ensemble de la famille humaine. L’imposition forcenée de normes, comme le désir personnel de satisfaire à un étalonnage de perfection, seraient non seulement des illusions dangereuses, mais une espèce de sacrilège, puisque l’une et l’autre entreraient tout simplement en contradiction avec le projet de Dieu qui ne fait son affaire – Opus Dei – qu’avec des pauvres, et qui ne veut rien que des pauvres pénétrés de leur pauvreté. L’édifice n’est pas fait de pierres taillées au cordeau, mais de pierres vives, mais de pierres sèches, mais de pierres usées les unes aux autres d’une usure à travers laquelle l’intention, l’ingéniosité de Dieu même se fait jour. Composée de disparités irréductibles, la figure de l’ensemble atteste, face au monde et dans le monde, qu’un vivre ensemble est possible, demeurant entière sa belle et stimulante difficulté. Premiers à bénéficier de l’hospitalité dans la sainteté du seul Saint, moines et moniales offrent à leur tour l’hospitalité au monde entier dans la sainteté du projet qui les unit. Au vrai, le monde monastique n’a sujet de s’enorgueillir de rien. Loin d’afficher avec prétention quelque réussite que ce soit, il voit plutôt matière immense à rendre grâces. Que s’il a produit en effet des œuvres signalées au regard de l’histoire, de la société, de la culture, de la vie ecclésiale, celles-ci sont moins le fait de personnalités exceptionnelles ou géniales que le fruit naturel et presque imperceptible de la structure même qui porte les individus, avec le rapport particulier à l’espace et au temps qu’elle instaure, avec l’alimentation constante qu’elle va chercher auprès des sources vives de l’Écriture, de la tradition liturgique et spirituelle ; structure, régime, civilisation – écosystème, oserions-nous dire – qui façonne à la longue et à l’intime les individus en les émondant et en leur imprimant un rythme : le climat monastique révèle et décuple de lui-même, chez ceux qui consentent à vivre sous ses latitudes tempérées, bien des potentialités, bien des dons qui, loin de son influence, se fussent sans doute étiolés, voire franchement perdus. Le milieu monastique est cet indéfinissable espace de solennité qui entoure les choses ordinaires, les êtres ordinaires, les instants ordinaires, les actes ordinaires, et qui, les saturant de silence, en fait autant d’illuminations offertes. C’est d’abord cet écosystème, à la fois spirituel et éminemment concret, élaboré par une sagesse de grand âge et prudemment ajusté aux nécessités du temps présent, qui constitue pour l’Église une inestimable ressource de sainteté.

Ferais-je maintenant passer devant vous la longue théorie des Pères, des colonnes, des phares ; de ceux que la mort a cueillis comme des simples dans le jardin, de ceux qu’elle a trouvés dans leur cellule ou leur chambre d’infirmerie, délestés de tout, mais toujours au plus vif des saintes Écritures, au plus à jour de l’Office divin ; de ceux pour lesquels le martyre a sonné l’heure des noces de l’Agneau au détour d’une vie dont ils éprouvaient peut-être l’insuffisance et le piétinement au regard de l’idéal d’abord entrevu et promis ; de ceux qui ont offert à Dieu, en eux-mêmes, un champ opératoire toujours plus exigeant et plus vaste ; de ceux qui ont prié, veillé, peiné, pensé, éclairé, réparé, consolé ? Voici Antoine et Pacôme, Martin, Grégoire le Grand et Bède ; voici Pierre le Vénérable et Bernard de Clairvaux ; voici Anselme de Cantorbéry, Aelred de Rievaux et Guillaume de Saint-Thierry ; voici l’Abbé de Rancé, Dom Mabillon, Dom Martène ; voici Dom Augustin Chevreux, Dom René Massey, Dom Louis Barrault de la Touche, tombés sous le sabre des révolutionnaires dans la cour du couvent des Carmes ; voici le Père Muard et Dom Guéranger ; voici Dom Sortais, Dom Marmion, Dom Casel, le Cardinal Schuster ; voici Christian de Chergé et ses frères de Tibhirine dont ce sanctuaire a porté haut la vigilante flamme. Voici Scholastique, Mechtilde, Hildegarde, Angélique Arnaud, Catherine de Bar. Ce ne sont point les cendres d’un panthéon que je remue ce soir dans le clair-obscur de cette cathédrale : c’est la communion des saints que je balbutie, « le peuple immense de ceux qui L’ont cherché ». Ils ont humanisé les paysages, ils ont civilisé la société des hommes, ils ont honoré la science, ils ont scruté le Mystère ineffable, ils ont inventé des signes pour transcrire la cantilène de l’Église, ils ont érigé des hymnes nouvelles, ils ont ouvragé des aubes dans la patience de leurs nuits. Ils ont mis dans les mots et les choses un ordre, une beauté dont ils avaient eux-mêmes accueilli l’empreinte, à la faveur de cet imperceptible ensoleillement que procure l’antiphonaire ou le graduel, dans la longitude des jours laborieusement fidèles. Studium pulchritudinis habentes, pacificantes in domibus suis (Sir 44, 6, Vulg.) [2]. Notre processionnal n’est pas encore achevé : voici les anciens de nos propres communautés, ceux dont nous avons accompagné le grand passage, dont avons interrogé les mains jointes sur leur coule et le visage clos sur l’invisible, le temps que leur bière, encore ouverte, imprime en nous, tout bas, l’image d’un esquif en partance vers le Levant. In paradisum deducant te Angeli… Et voici, même, ceux qui ont failli, qui ont fléchi, qui sont partis, qui ont renoncé au renoncement, qui ont déserté la maisonnée des frères. Et qui de nous ne se reconnaîtrait, un jour, tous les jours peut-être, dans cette piétaille ? Nous voici enfin, nous qui n’aurons rien d’autre à répondre à Jésus-Christ, le jour où nous croiserons l’éclair très doux de son regard, que les mots de Pierre rescapé de toute illusion sur sa propre force : Seigneur, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime (Jn 21, 17). Et tout ce monde-là, valide ou invalide, s’en va – et nous nous en allons, vaillants et estropiés tour à tour, au pays de louange, à pas de psaumes confectionnés avec les cris dissonants de l’homme dont il n’est pas un seul, sans doute, que Dieu censure ou rebute. Louange de grand métier, louange de grand matin qui actionne les leviers du jour, qui participe au geste créateur et qui engloutit déjà les horreurs, les terreurs, les crimes et les larmes dans ses cataractes quotidiennes, parce qu’elle est l’estuaire autant que l’orient de l’histoire humaine.

Permettez que je risque, pour finir, et cette fois directement à l’adresse de mes frères et de mes sœurs moines et moniales, une exhortation, non pas certes à la sainteté (ce qui relèverait de l’outrecuidance, quand pareille exhortation n’appartient qu’au magistère secret de l’Esprit Saint et à celui de la sainte Église), mais, plus modestement, à cette tonicité, à cette alacrité qui signale les vivants authentiques. Bref, qu’après m’être fait interprète, je remplisse le rôle dévolu jadis à cet « excitateur » qui frappait, avant les matines, à la porte de chaque cellule pour éveiller les frères, et qui usait, le jour de Pâques, des mots du psaume cent-dix-septième : Haec dies quam fecit Dominus, « Voici le jour que le Seigneur a fait » (Ps 117, 24). En effet, compte tenu de maintes précarités communautaires, de la raréfaction des vocations, des aménagements temporels que semble recommander parfois l’impératif pressant de la survie, la tentation nous guette de nous replier sur un feu domestique, d’aller à l’économie et de rogner sur certains espaces, certaines profondeurs qui nous apparaissent à tort comme une surérogation ou un luxe. Notre condition exilique et notre pauvreté nous invitent, au contraire, et plus que jamais sans doute, à une espèce très particulière de magnificence au service de l’Église et du monde. Nos fragilités, nos précarités ne nous exonèrent ni de l’endurance, ni de l’audace. Ne cédons ni au mauvais goût, ni au prurit des mesquineries intestines, ni aux rêveries hypocondriaques, ni à l’infantilisme spirituel, ni au paupérisme liturgique, ni à l’inertie intellectuelle, ni à la sclérose théologique, ni à la frilosité devant ce que le monde – ce monde-ci – vit, pense, ébauche et réalise. Notre désert ne se situe ni hors du monde, ni à l’opposé du monde, mais au cœur du monde, comme le lieu de son recueillement efficace, comme le laboratoire de sa modification possible ; inviter et inventer : telle est sa grâce attendue. Étrennons, au jour le jour, jusqu’au jour de la grande Pâque, la louange universelle. Entraînons à l’exercice unanime de la louange tout être qui respire (Ps 150, 6). Soyons des hommes et des femmes de Dieu, humblement joyeux de l’appartenance que ce vocable exprime, de la familiarité qu’il sous-entend, de la transfiguration dont il nous découvre la promesse et dont il fait de nous les artistes. Et que l’Esprit nous souffle de murmurer sans cesse, si démunis de sainteté que nous nous éprouvions nous-mêmes à cette heure, ce que nous avons chanté trois fois face à la Trinité, face à l’Église de Dieu, au jour de notre profession monastique, tandis que nous esquissions, le front contre terre et les bras étendus, la figure gymnastique de notre résurrection future : Suscipe me, Domine, secundum eloquium tuum, et vivam : et non confundas me ab expectatione mea (Ps 118, 116) : « Reçois-moi, Seigneur, selon ta parole, et je vivrai, et ne me confonds pas dans mon attente. » Et nous ajouterons ce soir, en écoutant déferler jusqu’à nous la certitude finale des Te Deum auxquels ces voûtes ont servi de pavillon sonore : In te, Domine, speravi : non confundar in aeternum (Ps 70, 1) « En toi, Seigneur, j’ai mis mon espérance : jamais, au grand jamais, je ne serai confondu. » Non confundar in aeternum. Amen.

Frère François Cassingena-Trévedy, osb,
moine de Saint-Martin de Ligugé,
2 février 2015, en la fête de la Présentation du Seigneur

[1Paul Claudel, Cinq grandes Odes (Ode II).

[2« Ils cultivaient le goût de la beauté et répandaient la paix dans leurs demeures. »

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