Texte de la Conférence de Carême à Notre-Dame de Paris du 29 mars 2015

« L’esprit souffle où il veut ». La vie consacrée là où on l’attend et là où on ne l’attend pas, par le Père Philippe Lefebvre, o.p., professeur à Fribourg (Suisse).

L’Ecriture révèle la vie consacrée comme don de l’Esprit fait à l’Eglise. D’après la Bible, toute vie que Dieu suscite par sa Parole, bénie par lui est appelée à fructifier, c’est-à-dire à déployer sa consécration. Des figures illustrent cette réalité : Joseph, un des grands ancêtres de la vie consacrée, le Christ, fondement de toute vie consacré, David, Anne, Jérémie, Elie… Rois, prêtres et prophètes consacrés ont ainsi une fonction révélatrice : ils attirent et signalent ceux qui savent discerner cette consécration et de fait y ont part. Si la vie consacrée est don de l’Esprit, celui-ci pousse le consacré à s’avancer sans crainte dans le monde, en particulier auprès des plus faibles, à l’exemple du Christ qui s’est fait serviteur jusqu’au don de sa vie.

Conférence à 16h30 suivie d’un temps de prière et de l’adoration du Saint-Sacrement à 17h15, vêpres à 17h45 et messe à 18h30.

Les conférences sont retransmises en direct sur France-Culture et sur KTO, en différé à 21h sur Radio-Notre-Dame et RCF.

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Texte de la conférence
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Les conférences seront publiées dans un livre à paraître le dimanche 29 mars 2015 aux éditions Parole et Silence.

La vie consacrée, don de l’Esprit à l’Église.

L’Esprit souffle où il veut.
La vie consacrée là où on l’attend et là où l’on ne l’attend pas.

Introduction : la vie est consacrée

Frères et sœurs, la vie consacrée ne date pas d’hier ni même d’avant-hier. Depuis que l’Esprit manifeste sa présence dans notre monde, il agit et donne ses fruits. Or, cet Esprit de Dieu, le deuxième verset de la Bible suggère déjà sa présence : il tournoie sur les eaux au commencement, prêt à descendre sur ceux qui l’accueillent, à partager ses dons vivifiants, à consacrer toute vie pour qu’elle devienne « louange de la gloire » du Créateur (Éphésiens 2, 12). C’est donc depuis le commencement que nous devons suivre les traces de la vie consacrée et c’est ce que je vous propose dans cette conférence. Nous ne ferons pas de théorie sur ce que signifie la consécration ; nous rencontrerons des hommes et des femmes que la Parole de Dieu met en lumière et qui témoignent avec cohérence de ce qu’est une vie sanctifiée par l’Esprit. Certains sont disciples du Christ, d’autres ont vécu bien avant Lui ; certains sont des croyants de la première heure, d’autres appartiennent à des traditions religieuses et culturelles différentes. De tous, en tout cas, la Bible fait mémoire, pour qu’ils guident notre propre parcours, pour que nous les regardions, nous les admirions et que nous nous mettions en marche fraternellement avec eux.

Parler de la vie consacrée ne revient pas à nous enfermer dans des formes spécifiquement chrétiennes. En fait il n’y a peut-être pas aujourd’hui de sujet plus actuel pour tous, plus central que celui de la vie consacrée. Alors que partout des êtres humains sont bafoués, humiliés, massacrés, alors que la vie semble pouvoir être piétinée et anéantie par le seul vouloir de certains - et cela pour des raisons nécessairement iniques et perverses -, rappeler que la vie, toute vie, est consacrée et que tel est le vouloir premier, unique, de Dieu apparaît d’une urgence extrême.

« N’avez-vous pas lu dans l’Écriture ? »

Quand nous parlons de la vie consacrée comme d’un « don que l’Esprit Saint fait à l’Église », nous confessons d’emblée qu’elle n’est pas notre affaire ; elle ne résulte pas, dans sa nature même, d’arrangements humains, d’un programme que nous aurions fixé. Elle est un don de l’Esprit et donc elle nous échappe : nous n’avons sur elle ni le premier ni le dernier mot. Elle nous est donnée : nous la vivons, nous la déployons, nous l’adaptons aux époques, aux cultures dans lesquelles nous sommes immergés ; mais nous ne la fabriquons pas. Il en va ainsi de toutes les façons de vivre. À ses contradicteurs qui l’interrogent un jour sur le mariage, Jésus répond, non sans humour : « N’avez-vous pas lu ce que le Créateur a fait depuis le commencement ? » (Matthieu 19, 4). Les gens qui l’interpellent sont en effet sûrs de leur sujet : le mariage, sa législation, le droit des hommes sur les femmes, tout cela ils connaissent, ils l’appliquent à leur avantage et ils montrent les dents dès lors qu’ils soupçonnent qu’on puisse voir les choses différemment. Or, Jésus les renvoie à la première page de l’Écriture, comme pour leur suggérer qu’ils n’ont peut-être pas encore appris le B, A, BA de ce qu’est la rencontre d’un homme et d’une femme quand elle correspond à ce que Dieu désire. Il en va de même de l’état de vie consacrée. Il vient de loin : c’est dans la Parole de Dieu, inspirée par l’Esprit, que nous avons à discerner les racines multiples et nourrissantes de la consécration qui est, elle aussi, un don de l’Esprit. Jésus nous entraîne sans cesse vers la Parole, un mouvement qui nous arrache aux périmètres de nos habitudes et de nos certitudes : « N’avez-vous pas lu dans l’Écriture ? » nous répète-il obstinément. À l’occasion, il nous ramène au tout début de l’Écriture, au vouloir inaugural de Dieu : qu’est-ce que le Créateur a fait, qu’a-t-il fait connaître de Lui-même et de Lui avec nous depuis le commencement ? Alors partons au commencement, car « au commencement était le Verbe » (Jean 1, 1) qui ne cesse de s’adresser à nous.

La création consacrée

Si l’on écoute la Bible, on comprend dès la première page que la vie, toute vie, que Dieu suscite par sa Parole lui est consacrée ; les deux termes « vie consacrée » disent d’une certaine manière la même chose, selon la pensée biblique. Dès l’origine, l’Esprit de Dieu nous est mystérieusement présenté : il plane au-dessus des eaux, il couve ce monde en gestation pour le faire éclore à la vie de Dieu. L’Esprit se joint à la Parole proférée par Dieu, une Parole qui donne « la vie, la croissance et l’être » à toute créature. Le grand mouvement de la création qui s’opère alors ressemble à une liturgie : elle s’échelonne pendant les sept jours de ce qui deviendra la semaine pour le peuple de Dieu, six jours ouvrables qui conduisent au shabbat.

Que toutes les créatures soient ordonnées à louer Dieu, à entrer dans cette liturgie, bien des passages bibliques nous le disent. Pensons ainsi au cantique des trois enfants dans la fournaise dans le livre de Daniel, qui convoque le soleil, la lune, les astres, les pluies et rosées… pour louer et exalter le Seigneur (Daniel 3). Dans notre tradition catholique, un saint François d’Assise au début du 13ème siècle s’inscrit dans ce grand enthousiasme biblique où l’humain fraternise avec toute créature en une même consécration, à la fois humble et cosmique. François compose Le cantique des créatures et loue le Créateur pour « messire le frère soleil », pour « sœur eau » et « frère feu » ; en eux tous comme dans les humains qui se conforment à sa sainte volonté, c’est le Seigneur qui est manifesté.

Bénédiction, fructification

Dieu bénit ses créatures en les créant, tout particulièrement les humains (Genèse 1, 28). Il leur adresse ces mots : « Fructifiez et multipliez… », ce que l’on traduit parfois, un peu tristement, par « croissez et multipliez-vous ». La capacité de porter du fruit (« fructifiez ») ouvre des horizons inattendus, qui ne se limitent pas, sans non plus l’exclure, à la procréation. L’auteur de la lettre aux Colossiens dira ainsi à ses destinataires : « vous allez fructifier en toute œuvre bonne et vous multiplier en connaissance de Dieu » (Col 1, 10). En tout cas, la bénédiction est l’estampille, la marque de fabrique de cette vie créée par Dieu ; il s’attache à ceux qu’il bénit et leur propose de porter du fruit par Lui, avec Lui et en Lui. La « fructification » désigne le déploiement d’une vie consacrée à Dieu. Je voudrais en donner un exemple dans l’Ancien Testament.

Joseph, « le consacré d’entre ses frères » (Genèse 49, 26)

Mais d’abord, reportons-nous à un dialogue important entre Jésus et Pierre, au cours duquel Jésus nous indiquera comment il conçoit, Lui, la vie consacrée en nous renvoyant à l’Écriture. Cet entretien se situe au chapitre 12 de l’évangile de Luc. Jésus vient de terminer un long enseignement par une parabole : « Soyez semblables aux serviteurs qui attendent leur maître à son retour des noces ». Étrange parabole du reste où le maître se met à servir les serviteurs qui l’ont diligemment attendu. Elle se conclut par une exhortation à se tenir prêt pour la venue du Fils de l’homme. Pierre alors interroge Jésus : « Est-ce pour nous que tu dis cette parabole ou pour tout le monde ? ». La spiritualité et la morale chrétiennes s’empareront de cette question, devenue classique, en établissant la distinction entre les préceptes, valables pour tous les chrétiens, et les conseils que seuls auraient à assumer ceux qui s’engagent à la suite du Christ par des vœux religieux – les consacrés. Or en bon rabbi, Jésus répond à la question de Pierre par une autre question : « Quel est l’intendant fidèle, avisé, que le maître établira sur ses gens pour leur donner en temps voulu leur ration de blé ? ». Quand le maître pose une question, les disciples sont tenus de répondre. Trouvons donc une réponse à l’énigme que Jésus nous a soumise. Heureusement, cela n’est pas bien difficile – nous disposons de notre mémoire biblique, et puis des notes de nos Bibles, de concordances sur papier ou sur écran. Toutes les expressions que Jésus a employées nous dirigent vers un personnage clé : Joseph, le Joseph dont nous parle la Genèse.

Cet homme, vous vous en souvenez, a été vendu comme esclave en Égypte par ses frères, lesquels avaient d’abord voulu le tuer. Pour expliquer l’absence de Joseph à leur père, Jacob, ils ont fait croire qu’il était mort, dévoré par quelque bête sauvage. Or, Joseph fait son chemin parce que Dieu est avec lui. Où qu’il soit placé, il se fait remarquer et promouvoir. Son premier maître l’institue responsable de sa domesticité. Puis, jeté en prison à la suite d’une dénonciation calomnieuse, Joseph est repéré par le chef de geôle qui lui confie la gestion des détenus. Puis, emmené devant Pharaon pour lui interpréter ses songes, Joseph donne non seulement une explication inspirée par Dieu, mais encore un plan d’action pour que l’Égypte puisse subvenir à ses besoins pendant les années de vaches maigres. Pharaon alors remarque combien ce jeune homme est avisé, il l’établit comme vizir sur son royaume et Joseph, après sept années d’opulence, peut ainsi donner à chacun sa ration de nourriture.

Pierre et Joseph

Revenons à notre passage d’évangile. La perplexité de Pierre porte sur l’organisation concrète : qui doit faire quoi ? L’exhortation de Jésus à veiller est-elle adressée à ceux qui le suivent explicitement ou bien est-elle lancée à tout un chacun – mais alors comment administrer ce que nous appelons dans l’Église les « états de vie », comment les vérifier, les encadrer ? Or, là où Pierre demande un cahier des charges, Jésus répond en renvoyant à une personne : retrouve le Joseph dont la Genèse nous parle et fréquente-le. Joseph nous ramène aux sources de la consécration, là où elle n’est pas encore spécifiée en un état de vie particulier qui se différencierait des autres.

Joseph est-il un consacré ? Oui, le mot est d’ailleurs employé pour la première fois dans la Bible pour le désigner. Quand Jacob, son père, bénit Joseph, il appelle toutes sortes de bénédictions sur lui : « Qu’elles viennent sur la tête de Joseph, sur le front du consacré d’entre ses frères » (Genèse 49, 26). Il s’agit ici en hébreu du terme nazir qui désigne une personne qui s’est dédiée au Seigneur par un vœu, au moins temporaire (Nombres 6, 1-21 ; Juges 13, 5). La consécration de Joseph vient-elle de l’Esprit ? Oui, c’est ce que suggère la présentation étonnante qui est faite de lui : « Trouverons-nous un homme comme celui-ci en qui soit l’esprit de Dieu ? » (Genèse 41, 38). Étonnante, parce que c’est la première fois dans la Bible qu’un être humain est reconnu comme habité par l’Esprit divin ; étonnante aussi parce que c’est Pharaon, le roi d’Égypte, qui fait cette déclaration. Qu’un païen atteste que Joseph vit d’une vie qui vient d’ailleurs rend son témoignage d’autant plus probant : l’Esprit s’impose, fait reconnaître sa présence à ceux, quels qu’ils soient, qui ont des yeux pour voir.

Tout en étant consacré, Joseph est un homme qui travaille dans ce monde. Il est marié, a des enfants, poursuit une belle carrière de grand administrateur d’état ; il a aussi été chahuté par différentes situations peu glorieuses et douloureuses : il n’a pas trouvé sa place dans sa fratrie et s’en est fait haïr, il fut harcelé par la femme de son premier maître, Potiphar, qui finit par faire contre lui une fausse déclaration, il échoua alors en prison…

Sans assumer un état de vie particulier, il manifeste qu’une vie consacrée à Dieu est possible partout et toujours. Alors qu’il est esclave en Égypte, on nous dit ceci : « Son maître voyait que le Seigneur était avec Joseph et faisait réussir entre ses mains tout ce qu’il entreprenait » (Genèse 39, 3). Quand son père le bénit, à la fin de la Genèse, il commence par ces paroles que l’on pourrait traduire ainsi : « Fils de fructification, Joseph, fils de fructification près d’une source » (Genèse 49, 22). Joseph le béni est aussi celui qui donne du fruit, d’abord très concrètement, en donnant à manger à beaucoup en temps de famine ; il le fait parce qu’il n’agit pas seul. Il demeure « à côté de la Source » de toute vie. Il est un des grands ancêtres de la vie consacrée.

Le Christ récapitulateur

Si le Christ est le fondement de toute vie consacrée parmi les Chrétiens, il est aussi celui qui récapitule tout depuis le commencement comme le dit la lettre aux Éphésiens (1, 3-10). Dans le Christ, beaucoup d’hommes et de femmes se donnent à voir depuis la création du monde. Quand nous nous conformons à ce que le Christ est, nous reprenons aussi les paroles et les gestes de tous ceux qui, déjà eux-mêmes configurés au Christ, ont vécu par Lui, avec Lui et en Lui. Il en va ainsi du Joseph de la Genèse ; on le dit mort et pourtant il se fait reconnaître à ses onze frères et, sans du tout se venger d’eux, leur donne tout ce qu’il leur faut pour vivre. Quand Jésus retrouve les Onze qui le croient au tombeau et les comble de son Esprit, il rejoue, entre autres, ce moment essentiel de la vie de Joseph ; ce faisant, il consacre ses onze disciples, qu’il appelle désormais « ses frères », dans une vérité vitale (cf. Jean 17, 17) dont la Bible nous entretient depuis le commencement.

La personne consacrée participe donc d’un flux de vie ; elle reprend l’héritage de prédécesseurs qui ont vécu « selon le cœur de Dieu » (1 Samuel 13, 14) et elle transmet son style original à d’autres qui feront valoir ce trésor sans pareil d’une manière spécifique. La vie consacrée comporte donc une propension à la rencontre, à la relation, à la mise en présence réciproque. Une tradition ancienne veut que saint François et saint Dominique se soient rencontrés en frères. Aucun témoignage historique ne venant corroborer cela, cette histoire est habituellement classée parmi les pieuses légendes. Or, tout conspire à rendre cette entrevue authentique. Entendons-nous : peut-être ne se sont-ils jamais rencontrés physiquement, mais au début du 13ème siècle où ils vivaient tous deux, ils ont eu les mêmes types d’intuitions pour renouveler l’Église, les mêmes perceptions prophétiques de leur époque. Ils se sont donc bel et bien rencontrés dans ce lieu et ce temps plus réels que tout qu’est la vie dans l’Esprit. Je voudrais m’arrêter sur un aspect de ces relations profondes, de ces expériences de communion que suscite toute vie consacrée. Une des missions d’un homme, d’une femme marqués par la consécration est de mettre en lumière bien d’autres personnes autour d’eux qui ne portent pas le label officiel de la consécration, mais qui en vivent pourtant l’esprit véritable.

Le roi dévoile des personnalités royales

Parmi les exemples reconnus de consécration dans l’Ancien Testament figurent les rois « consacrés par l’onction », une formule qui traduit parfois dans nos Bibles ce que l’on rend habituellement par le terme « messie ». Devenir roi, c’est en effet être appelé par Dieu à une mission pour la vie du peuple, et le marquage par l’huile sainte en constitue en quelque sorte le « sacrement ». On voit ainsi Saül (1 Samuel 10, 1), puis David (1 Samuel 16, 13), puis son fils Salomon (1 Rois 1, 32-40) être oints au nom de Dieu, les deux premiers par le prophète Samuel, le dernier par un prêtre et un prophète à Jérusalem. Or ces messies révèlent par leur seule présence tout un monde autour d’eux, en particulier les personnalités qui les reconnaissent et les comprennent. J’irais jusqu’à dire que les rois contribuent à révéler les personnalités royales autour d’eux, qui, sinon, resteraient cachées. Et cela apparaît comme un fruit de l’Esprit du Seigneur. L’onction reçue est en effet le signe visible d’une onction invisible : celle de l’Esprit. L’huile versée sur la tête du roi annonce l’Esprit que Dieu répand sur celui qu’il a choisi. Dès lors, quand le roi survient, l’Esprit qui repose sur lui l’accompagne et provoque la mise en lumière de ceux qui ont part à la gloire du roi messie qui vient.

David, dès qu’il apparaît publiquement, est ainsi reconnu et acclamé par les femmes d’Israël. Même s’il a vaincu Goliath, le redoutable guerrier philistin, il n’est encore qu’un petit berger inconnu. Or, les femmes se rassemblent et viennent à sa rencontre en chantant et dansant, autant de manifestations qu’inspire habituellement l’Esprit du Seigneur (1 Samuel 18, 6-7). Ces femmes chantent un bref cantique à propos de David, le modeste berger de Bethléem : « Saül a abattu ses milliers et David ses dizaines de milliers ». Elles ont perçu dans ce tout jeune homme, que les gens qualifient de « petit » ou de « gamin » (1 S 17, 14 et 33), un roi en puissance qui l’emportera un jour sur le roi Saül, lequel s’est détourné de Dieu. Longtemps après cet épisode, leur refrain reste dans les mémoires, même à l’étranger, comme si ces femmes avaient semé les prémices d’un « évangile » concernant le messie David.

Plus tard, alors que Saül poursuit David de sa jalousie meurtrière, obligeant le jeune homme à fuir sans relâche avec quelques hommes, une femme à nouveau le reconnaît pour ce qu’il est. Il s’agit d’Abigaïl, l’épouse du féroce Nabal (1 Samuel 25). Elle part à la rencontre de David en un moment critique, parvient à calmer David et, surtout, elle lui révèle pour la première fois qui il est comme messie : un homme qui marche au nom du Dieu vivant, dont la vie est précieusement gardée par le Seigneur lui-même, un roi à qui le Seigneur bâtit une maison stable, c’est-à-dire une dynastie durable. Ces paroles à tonalité prophétique sont étonnantes dans la bouche d’une femme du terroir d’Israël ; il faut attendre, bien des années plus tard, le prophète officiel, Nathan, pour qu’on ait sur David et sa lignée des propos de la même trempe (2 Samuel 7).

Des femmes pour annoncer le Christ

Pas de messie, pourrait-on dire, sans que des femmes soient avec lui révélées et proclament le sens de sa consécration au milieu d’un monde somnolent. Les évangiles témoignent à leur tour de cette présence féminine à tous les moments de la vie de Jésus : avant sa naissance Marie et Élisabeth accueillent les enfants que Dieu leur donne et entrent les premières dans l’intelligence de ce qui se trame alors (Luc 1) ; pendant toute la vie de Jésus, des femmes, par leurs paroles ou leurs gestes, nous découvrent peu à peu différents aspects du mystère du Christ ; au matin de Pâque, elles sont là où il faut être et comprennent devant le tombeau vide quel accomplissement s’opère. Pour rencontrer le roi qui vient, ces reines s’avancent et partagent sa gloire.

Ce mouvement des femmes qui reconnaissent royalement le messie, le comprennent et en portent la nouvelle à qui veut bien la recevoir, il serait intéressant de voir comment il a pu marquer la vie des communautés, de manière claire ou plus souterraine ; comment des femmes, appartenant à des instituts contemplatifs ou apostoliques, ont eu ce rôle innovant d’annoncer le messie ; comment des femmes, engagées dans les paroisses, dans les diocèses, qu’elles soient canoniquement consacrées ou pas, mettent le Christ au centre et engagent des hommes à vivre avec Lui, par Lui et en Lui. Bien des prêtres d’hier et d’aujourd’hui pourraient ainsi nommer les femmes qui les ont mis en demeure de vivre de la vie du Christ, qui, comme Marie de Magdala au matin de la résurrection, leur ont annoncé qu’ils étaient fils avec le Fils.

Un prêtre et une femme : le mystère du temple

Nous avons vu que le roi consacré a une fonction révélatrice : il attire et signale en quelque manière autour de lui celles et ceux qui savent discerner sa consécration et de ce fait y ont part. On peut en dire autant des prêtres et des prophètes. Les prêtres recevaient aussi une onction sainte ; quant aux prophètes, ils étaient marqués par Dieu de diverses façons.

Regardez Anne au temple de Silo, au début des livres de Samuel. C’est une femme stérile qui a décidé de venir au sanctuaire et d’y demander à Dieu un fils, « une semence d’hommes » comme elle le dit (1 Samuel 1, 11), promettant par un vœu, si elle porte un jour un enfant, de le consacrer au Seigneur. Il faut lire patiemment l’histoire d’Anne et de sa famille pour comprendre qu’elle fait, non pas une transaction avec Dieu, mais une démarche profonde ; dans son face à face intense, elle demande à Dieu d’être Dieu et de donner la vie là où elle est humainement impossible. Alors qu’elle prie à voix basse, le prêtre Éli, desservant du temple de Silo, la remarque et pense qu’elle est ivre. Il la rabroue durement, lui demandant d’aller cuver ailleurs. Anne lui répond avec déférence et fermeté, lui expliquant qu’elle « épanche son âme devant le Seigneur » ; mais elle ne lui dit pas l’objet de sa prière. De manière audacieuse, la Bible n’hésite pas à mettre en scène un prêtre qui ne sait pas discerner ce qu’une femme vit en présence de Dieu ; il pense, en tant que prêtre, faire la police du temple en chassant Anne, mais en même temps il la révèle ; c’est en elle en effet qu’apparaît le mystère du temple : le lieu d’une rencontre fervente avec Dieu sur laquelle personne ne peut mettre la main. Anne ne dit pas au prêtre ce qu’elle a demandé. On pourrait envisager qu’en bonne paroissienne, si j’ose dire, elle informe le prêtre du vœu qu’elle a fait et qu’elle se disculpe ainsi totalement aux yeux d’Éli : elle est une brave femme qui venait implorer Dieu concernant son problème de stérilité. Mais non : Anne se tait. Ce qu’elle a demandé reste un secret entre elle et Dieu, un secret qui demeure dans le sanctuaire de son cœur. Rien n’est encore fait, elle n’a aucune assurance que sa prière sera exaucée, mais on comprend avec elle que les paroles quelle a dites au Seigneur commencent un temps nouveau pour elle. Rien ne sera plus comme avant, quoi qu’il arrive.

Le fils qu’elle a demandé, rien ne l’annonce encore, mais il vit déjà dans le secret de son cœur où Dieu est présent. Ce début des livres de Samuel a des échos précis dans le début de l’évangile de Luc où Marie, dans le secret de son cœur, sait qu’une vie inouïe va grandir en elle – un enfant qui sera appelé « Fils de Dieu ». Le cantique que Marie va bientôt proclame devant Élisabeth reprend d’ailleurs le cantique qu’Anne chantera à Silo quand son fils lui naîtra.

Il me semble que la postérité spirituelle d’Anne, dont Marie est la représentante la plus éminente, n’a pas fini de porter ses fruits. Bien des vies contemplatives de femmes peuvent être éclairées de la lumière d’Anne. Porter dans le sanctuaire de son cœur la demande d’un fils, demander instamment à Dieu dans le secret que son Fils naisse dans notre monde et qu’il vienne la sauver, n’est-ce pas ce que vivent bien des moniales d’hier et d’aujourd’hui ? On dit d’Anne qu’après sa prière devant Dieu, elle revint auprès des siens dans l’hôtellerie du temple et que « son visage ne fut plus le même » (1 Samuel 1, 18). Quand une personne est ainsi changée dans la Bible, c’est que l’Esprit du Seigneur agit en elle ; toujours reconnaissable pour ses proches à première vue, elle est cependant visiblement transformée, transfigurée, parce qu’un hôte nouveau réside en elle et y fait sa demeure. Anne est-elle une ancêtre, une matriarche dans l’aventure de la vie contemplative ? Je suis tenté de le croire.

Jérémie et l’eunuque : deux frères « en religion »

Il me faut donner un exemple aussi de prophète qui fait connaître autour de lui des personnalités prophétiques. Dieu déclare à Jérémie qu’il le connaissait avant qu’il fût conçu dans le ventre de sa mère. On ne saurait exprimer avec plus de force la consécration de ce prophète : celui qui doit porter le Verbe de Dieu n’est pas né, comme le dira saint Jean, « du sang, ni d’une volonté de chair, ni d’une volonté d’homme, mais de Dieu » (Jean 1, 13). Pourtant la tâche de Jérémie est rude. Il doit dire aux gens de sa génération qu’il ne sert de rien de résister aux envahisseurs babyloniens tout puissants qui menacent le royaume de Juda. Il faut se rendre à eux, se laisser déporter dans leur lointain pays et là, retrouver Dieu enfin. Mais cette annonce, que Jérémie explique avec autant de vigueur que de rigueur (Jérémie 28-29), ne passe pas auprès des autorités. Jérémie est arrêté pour défaitisme et jeté dans une citerne sèche. Personne ne trouve rien à redire à cela ; la vie d’un prophète assurément envoyé par Dieu est de peu d’importance pour la majorité de la population. Le seul qui s’élève contre cette sentence injuste est un étranger : l’eunuque éthiopien Ebed-Mélech. Bien qu’il soit un subalterne, appartenant à un autre peuple, il prend tous les risques en allant auprès du roi pour dire qu’on a mal agi envers Jérémie, « le prophète » - comme il le souligne, et il obtient étonnamment gain de cause. Avec précaution, il remonte Jérémie du trou d’infamie. Ébed-Mélech l’étranger est de la même race que Jérémie : celle des hommes véritables qui risquent leur vie quand la vie est bafouée. Ébed-Mélech a dénoncé l’injustice et sauvé un humilié. C’est exactement ce pour quoi un prophète est mandaté par Dieu. Jérémie amène dans son sillage un frère de sa trempe. L’inverse est aussi vrai : Ébed-Mélech fait revenir avec lui sur la terre des vivants celui qui allait vers la mort dans son oubliette. Ces deux hommes se révèlent l’un par l’autre.

Il arrive bien souvent, quand, dans la vie consacrée, on prend des engagements pour la justice et l’humanité, que l’on rencontre des frères et des sœurs semblables à Ébed-Mélech. Venus d’autres horizons, ne partageant pas la même religion, parfois sans religion avouée, ils sont engagés, quoi qu’il leur en coûte, dans la défense des plus faibles, des plus exposés. Combien de religieux, combien de sœurs doivent ainsi leur vie, dans les contrées dangereuses où ils travaillent, à des Ébed-Mélech inconnus qui ont tenté l’impossible pour les tirer de situations périlleuses où ils risquaient leur vie ?

Déplacements

Envisager la vie consacrée comme un don de l’Esprit, c’est se préparer à bien des déplacements. Car l’Esprit souffle où il veut, Il n’est pas prisonnier des apparentements déjà constitués, mais Il rassemble tous ceux « qui ont faim et soif de justice », tous « les artisans de paix », « ceux qui sont persécutés à cause de la justice », comme le dit Jésus dans son discours programmatique des Béatitudes (Matthieu 5, 1-12). Une fois de plus, la vie consacrée telle que les chrétiens la conçoivent offre une sorte de référence nécessaire, la conscience utile d’un engagement précis, elle donne des mots pour le dire, elle dessine des contours. Sans cela, comment se situer et situer d’autres expériences ? Mais cette étape indispensable, cet enracinement de fond conduisent vers d’autres étapes où les frontières s’ouvrent. « J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos, dit Jésus le bon berger ; celles-là aussi, il faut que je les amène ; elles entendront ma voix et elles deviendront un seul troupeau, un seul berger » (Jean 10, 16).

La personne en qui la vie de Dieu s’est installée à demeure n’a pas à craindre de perdre son âme. Où qu’elle aille, elle sera dans la maison du Père, elle conservera le poids glorieux que confère l’habitation de Dieu en soi. Elle peut donc s’avancer au delà des frontières répertoriées, et même s’immerger dans un monde autre : rien n’entamera le fond vivant, vivifiant, d’où elle tient son être. Au début de sa mission, le grand prophète Élie est envoyé par Dieu chez une femme veuve à l’étranger, au nord d’Israël (1 Rois 17). Quand Jésus évoquera cette histoire, au commencement de son ministère, il soulignera l’inattendu de cette situation : « Il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Élie (…). Pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’elles, mais vers une veuve de Sarepta dans le pays de Sidon » (Luc 4, 25-26). Or cette femme, dans la terrible période de famine que traverse la région à cette époque, accepte de prélever un peu de la nourriture qui lui reste pour elle et pour son fils, afin de nourrir Élie. C’est le début d’une rencontre magnifique où, par l’interaction entre le prophète d’Israël et la femme étrangère, la volonté de Dieu s’accomplit et sa vie est donnée. Il n’y a pas de mariage à la clé ni de cohabitation suspecte : Élie loge dans la chambre haute, sur la terrasse de la maison, tandis que la femme continue d’habiter dans la pièce du bas avec son fils. Mais leur rencontre est véritablement nuptiale. On parle de noces dans la Bible quand, à l’occasion d’une rencontre en vérité entre un homme et une femme, d’autres rencontres se font : celle du ciel et de la terre, le Dieu et des humains, d’Israël et des nations. Or c’est bien tout cela qui se joue dans cette improbable coopération entre l’Israélite Élie et la veuve phénicienne. C’est d’ailleurs lors de leur rencontre qu’Élie ressuscite le fils de cette femme, première résurrection dont la Bible nous parle et qui jalonne un parcours au terme duquel le Christ sort du tombeau.

Élie, le grand prophète d’Israël, qui mena une vie chaste a été très vite reconnu dans l’Église des premiers siècles comme une des figures fondatrices de la vie monastique. Les Carmes se rattacheront ensuite explicitement à lui, prenant pour désigner leur ordre le nom d’un lieu essentiel où Élie se manifesta avec force : le mont Carmel. Cette filiation affirmée prend en compte tout ce qu’a été Élie. Sa rencontre inaugurale avec la femme de Sarepta n’a pas constitué une parenthèse de douceur dans un monde brutal : elle a définitivement nourri et orienté sa mission. Car, contre quoi Élie devait-il se battre ? Contre les dieux ambiants, notamment Baal et Astarté, les symboles du masculin et du féminin standardisés. En rencontrant une femme sur cette terre, en se situant comme homme en face d’elle, en présence de Dieu, Élie a vécu une expérience fondatrice, un noviciat sans pareil. Il a pu combattre les idoles sexuées au nom de sa connaissance vécue, incarnée, de ce qu’est la rencontre avec une femme, une rencontre que le Créateur avait préparée, comme il le fit au commencement entre Adam et son épouse.

« Ce qui n’est rien dans ce monde »

Tous ces déplacements où l’Esprit emmène ceux qui se sont attachés au Seigneur ne se font pas sans tourment ni sans combat. Quand Jésus lui-même rencontre un centurion romain, une Cananéenne, une Samaritaine, il ne fait pas que des heureux parmi le peuple consacré à Dieu auquel il appartient. La vie consacrée ne délimite donc pas un territoire qui se différencierait radicalement des contrées embrumées de la vie non consacrée. La ligne de démarcation passe ailleurs : la personne consacrée, « bénie par le Père », dit Jésus, est celle qui remarque le petit, l’abandonné, le rien du tout et qui s’en approche pour l’aider (Matthieu 25, 31-46). « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ».

Il ne s’agit pas seulement d’apporter de l’aide, mais aussi de se mettre à l’école de ceux qui ne sont rien. La mendiante du temple qui offre comme denier du culte les deux pièces qu’elle a récoltées pour sa journée donne plus que tout le monde, dit Jésus : elle donne « sa vie tout entière » (Marc 12, 41-44), exactement comme Jésus le fait « pour nous les hommes et pour notre salut ». Mettons-nous donc à cette école-là. J’ai toujours pensé que, si les moines se lèvent la nuit pour prier, ce n’est pas parce qu’ils obéissent pour elle-même à leur règle séculaire ; c’est qu’ils se mettent à l’école des petits enfants dans tant de pays qui se lèvent la nuit pour aller travailler et subvenir comme ils peuvent à la survie de leur famille.

Nos maîtres sont parfois hors des frontières accréditées. « Ce qu’il y a de faible dans le monde, c’est ce que Dieu a choisi pour faire honte à ce qui est fort ; et ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l’on méprise, c’est ce que Dieu a choisi ; ce qui n’est pas, pour abolir ce qui est » (1 Corinthiens 1, 27-28). « Ce qui n’est rien dans ce monde », voilà le maître que nous devons servir pour être consacrés, « ce qui n’est rien », autrement dit « Celui qui s’est anéanti, prenant condition d’esclave » pour venir parmi nous, Celui qui est entré dans sa passion et qui a suivi son chemin « jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ». (Philippiens 2, 7-8).

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