Texte de la conférence de Carême à Notre-Dame de Paris du 15 mars 2015

L’appel à la vie contemplative par Sœur Cécile de Jésus-Alliance, o.c.d., prieure du Carmel de Montmartre.

Qu’est-ce que la vie contemplative sinon une vie toute consacrée à l’écoute de Dieu dans sa Parole, dans la prière, mais aussi à travers celles et ceux que les personnes consacrées rencontrent ? A l’exemple de Sainte Thérèse d’Avila qui a fait une expérience particulière de rencontre du Christ, les carmélites ont répondu à l’appel que Dieu leur adressait en rejoignant le désert, le silence intérieur afin d’y découvrir Celui qui les attend : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de nous ». Dans le silence et la prière se construisent ainsi des communautés monastiques, lieux de liberté, d’égalité et de fraternité authentiques qui deviennent un ferment de transformation du monde entier.

Conférence à 16h30 suivie d’un temps de prière et de l’adoration du Saint-Sacrement à 17h15, vêpres à 17h45 et messe à 18h30.

Les conférences sont retransmises en direct sur France-Culture et sur KTO, en différé à 21h sur Radio-Notre-Dame et RCF.

Revoir la conférence

Texte de la conférence
Reproduction papier ou numérique interdite.
Les conférences seront publiées dans un livre à paraître le dimanche 29 mars 2015 aux éditions Parole et Silence.

L’appel à la vie contemplative

« Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche publiera ta louange ». C’est par ce verset de psaume que les moines et les moniales commencent leur journée où la louange sera leur mission. Si le Seigneur n’ouvre pas les lèvres, qui parlerait ? Si le Seigneur ne dirige pas le cœur, qui avancerait ? Avec la conscience vive que, sans Dieu, rien n’est droit, rien n’est ferme, la journée commence dans cette recherche incessante de la louange et de la vérité.

En tant que carmélite, je suis appelée à vous parler aujourd’hui de la vie contemplative. Disons tout d’abord que la vie contemplative est la vie qui se consacre ouvertement, exclusivement, à la recherche de l’essentiel : c’est-à-dire l’écoute de Dieu. L’écoute de la Parole de Dieu, la prière, la contemplation de Dieu à travers toutes les personnes, toutes les réalités.

Il est toujours difficile dans l’Église de définir une vocation, un mode de vie spécifique car on court le risque de le faire en traçant des frontières par rapport à d’autres vocations. Or, la vie de l’Église, c’est la liberté de Dieu, que nous appelons l’Esprit Saint. [1] En Lui, il n’y a ni monopole, ni chasse gardée. C’est pourquoi la vie de chacun rejoint en profondeur celle des autres, avec des modes de vie différents. « L’Esprit (de Dieu) souffle où il veut, on ne sait ni d’où il vient ni où il va » (Jn 3, 8) dit Jésus. Tout chrétien est appelé à être actif et contemplatif, à accorder son cœur au Cœur de Dieu et à agir selon ce Cœur. Tout être humain est appelé à unifier son cœur pour vivre pleinement sa vie. Je crois important de dire cela, avant même de vous parler de ce que nous vivons aujourd’hui comme carmélites. Il y a des femmes contemplatives hors monastère, et des moniales très actives. Il ne s’agit donc pas d’établir des classifications, encore moins des hiérarchies, mais de distinguer des modes de vie. Permettez-moi de citer quelqu’un qui a souvent prêché ici même, le cardinal Lustiger, et qui disait avec force : « C’est une erreur d’interpréter la diversité des vocations et des dons dans l’Église comme une répartition des tâches ou des privilèges dans une société profane. Pour celle-ci la qualification d’un spécialiste est d’autant mieux reconnue qu’elle se veut étroite et se garde d’empiéter sur le domaine du voisin. Qui dit spécialité dit chasse gardée… Or il n’en va pas de même pour les vocations chrétiennes. Car tout appel particulier (…) permet d’aller au cœur même du mystère de Dieu. De ce cœur du mystère de Dieu, du cœur transpercé du Christ jaillit l’eau vive qui doit être répandue dans le cœur de tous les hommes. Il faut donc définitivement fermer le débat ouvert par l’opposition entre une soi-disant spécialisation contemplative et une soi-disant spécialisation active. » [2].

Pour en revenir à ce qu’est la vie contemplative cloîtrée, disons qu’elle désigne un chemin singulier, original, lié à un appel du Seigneur à embrasser une pauvreté particulière : celle d’une vie sans apostolat direct ni activité à l’extérieur du monastère, une vie entièrement consacrée à la prière, une vie qui se passe à l’intérieur du monastère. C’est un appel à renoncer à beaucoup de possibilités d’actions, de voyages, d’activités, pour partir au désert, chercher le silence intérieur. L’appel vient du Seigneur, c’est son initiative. Il donne l’expérience de la joie qui jaillit au fond du cœur. De là vient le désir de suivre l’appel, et la certitude que la vie humaine tire sa beauté d’une source, que cette source est au fond du cœur, et que de cette source seule jaillissent la vérité et la joie.

Entrer dans la vie contemplative c’est ensuite faire un choix : celui de ne plus voyager au loin pour gagner plus en profondeur. Ou, si l’on veut, le choix de travailler plus intérieurement et de gagner moins extérieurement. C’est une vocation humaine universelle. J’oserais dire qu’elle existait avant le Christ, qu’elle continue d’exister en dehors de la foi chrétienne : que l’on songe à Mâ Ananda Moyî en Inde, à Etty Hillesum ou à d’autres grandes figures spirituelles sur divers continents.

Un jour des moines bouddhistes de Pékin sont venus à notre monastère à Paris ; ils m’ont demandé : « En une phrase, dites-nous ce qu’est pour vous l’expérience la plus importante ». J’ai quand même réfléchi quelques instants avant de dire : « Du cœur jailliront des fleuves d’eau vive  ». Ils m’ont demandé : « Qu’est-ce que l’eau vive ? » « C’est la vie qui jaillit. » ai-je répondu. Je ne sais pas s’ils ont compris ce que je voulais dire mais ils ont hoché la tête, cela devait leur évoquer quelque chose. C’est une expérience humaine universelle.

J’aimerais voir avec vous l’enjeu aujourd’hui de la vie contemplative. Ensuite nous contemplerons Jésus, Jésus tel qu’il a vécu…

Dans notre monde, la technologie évolue rapidement et les informations vont de plus en plus vite. Nous savons que nombre d’humains vivent avec d’autres valeurs que les nôtres, et nous sommes sûrs que la génération suivante n’utilisera pas les mêmes outils que nous. Jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité, l’évolution culturelle n’a été si rapide, si brassée. Pour le meilleur et pour le pire. Le monde va très vite avec des outils puissants mais ne sait pas forcément où il va ; le relativisme grandit car nous sommes devenus conscients de la diversité, au point parfois de nous dispenser de chercher la vérité. Le désenchantement ou l’embrigadement de masse ne sont pas loin. C’est le début de l’humain connecté né dans le monde digital et vivant en réseaux. Cette connexion permanente au réseau planétaire n’est pas un mal en soi, cela peut servir au bien mais chaque individu doit traiter un flux permanent d’informations qui risque de lasser, d’épuiser, de désorienter. L’être humain connecté d’aujourd’hui risque d’imploser s’il ne trouve pas le mode d’emploi de la sagesse, la manière de désamorcer la violence, de construire la paix, en soi, autour de soi.

L’histoire humaine s’accélère, comme un jeu vidéo dont le rythme et le niveau de difficulté augmenteraient à chaque manche. Cela peut susciter de l’angoisse ou l’ivresse du mouvement. Il me semble plus constructif de voir la situation comme un défi posé aux humains de devenir plus humains. Performance sans sagesse, science sans conscience peut mener à la ruine de l’humanité. Il ne s’agit pas de bouder les technologies modernes mais d’apprendre à les manier avec sagesse. On parle souvent de guerre économique, de course technologique. Mais je crois que le plus grand défi est celui de garder simultanément une capacité pratique et une profondeur d’intériorité, faute de quoi nous perdrons les manettes de notre destinée. Nous avons en mains les télécommandes de notre propre évolution, mais nous ne connaissons pas vraiment les motivations ni les conséquences de nos choix. Nous avons besoin de sagesse. Et pour trouver un peu de sagesse, nous avons besoin de silence.

Le défi est de creuser dans l’être humain le puits du silence intérieur. Non pour nous couper du réel mais pour le vivre de manière authentique, ajustée. Dans le cœur de chaque être humain, il y a un puits. Ce puits peut être très encombré mais il existe, prêt à être désensablé. [3] Tout au fond de chacun de nos puits, il y a une nappe phréatique universelle, qui nous relie tous. C’est une décision personnelle à prendre : ne pas rester à la surface de sa propre vie, désaccordé dans le tintamarre. Choisir de goûter le silence, ne serait-ce qu’un quart d’heure par jour. Je crois que c’est une vraie urgence de santé publique : un quart d’heure de silence par jour pour se retrouver soi-même, choisir un cap, se ressourcer.

L’être humain a différentes spécificités, que confirment les sciences : la plasticité, c’est-à-dire la capacité d’évoluer, de se reconfigurer non seulement cérébralement mais socialement, culturellement ; on peut dire, au sens positif : la malléabilité. Et dans ce monde de plus en plus complexe, la formation est de plus en plus longue, on peut même dire qu’elle est permanente. L’humain est en constante formation. Une autre caractéristique humaine est l’empathie, la capacité d’intérioriser ce que vit un autre humain, [et dans une moindre mesure, un autre être vivant, on peut dire aussi :] l’intuition d’autrui. Et c’est aussi une caractéristique très importante. Mais il ne faut pas oublier la capacité d’intérioriser et cette intériorité a besoin de silence pour se développer, pour s’affiner. Sans intériorité, il n’y aurait pas de possibilité de fonder des valeurs, d’orienter sa vie de manière cohérente. L’humain est donc un être en constante formation, en relation à autrui et à soi-même par l’intériorité.

Apprendre à vivre un temps régulier de silence me paraît aussi vital pour devenir pleinement humain que vivre un temps régulier de sommeil pour rester vivant. C’est une sagesse universelle.

Le silence est un défi de l’écologie humaine. La vie contemplative se veut alors un service public, aussi vital que le réseau énergétique. C’est le service de l’intériorité, le réseau de la prière. Mais allons plus loin pour voir ce que signifie contempler.

Qu’est-ce que contempler ? Comme le dévoile l’étymologie latine, con-templer renvoyait initialement au fait de se tenir ensemble dans l’espace du temple, pour regarder les augures, les signes dans le ciel, et prédire l’avenir. A ses origines, l’astronomie a pris la superstition comme tremplin, avant de s’en libérer.

Les disciples du Dieu d’Israël sont délivrés de la peur de la fatalité, du fatum, du destin pesant dicté par les astres. Le peuple sorti d’Égypte est affranchi de l’esclavage des idoles, Dieu lui enjoint de s’éloigner des pratiques païennes, [4] de croire en sa liberté. Cette liberté est à la fois don et conquête, elle est terrible en un sens car elle est responsabilité de tous, pour tous, devant le Dieu qui appelle. Rien n’est fixé dans les astres, les choix sont libres. [5]

Pour les disciples du Dieu qu’on ne peut voir, contempler devient écouter, écouter une Parole qui invite à la liberté : « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’Unique » (Dt 6, 4), « C’est moi qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte » (Ex 20, 2). C’est moi qui te libère. Cet appel est donc un chemin pour reconnaître une Présence divine, qui est là avant même que j’en prenne conscience. C’est la source de la liberté. Choisir de renoncer aux idoles, toujours fascinantes, de l’argent, du sexe, du prestige, du pouvoir, de l’astrologie, qui promettent un bonheur qu’elles ne peuvent donner. Les réalités bonnes en elles-mêmes deviennent des idoles quand elles entravent la liberté. La sortie d’Égypte est libération face aux désirs confus qui ensorcellent, découverte expérimentée que tout est vanité, c’est-à-dire buée évanescente, inconsistante. Dieu seul est. Dieu et ma liberté sont en vis-à-vis. Faire silence en soi signifie refaire à nouveau ce chemin de sortie de la confusion de ses désirs, expérimenter l’évanescence de ses illusions, la finitude totale de son être. Contempler le Dieu d’Israël, c’est L’écouter nous dire comme à Moïse : « Qu’as-tu à crier vers moi ? Mets-toi en route ! » (cf. Ex 14, 15). Dieu invite à la liberté. Contempler acquiert alors un sens nouveau : apprendre la liberté, commencer à creuser en son cœur un puits en brisant les roches et en traversant les zones bourbeuses, creuser un puits d’où jaillit la liberté et croire que tout être a un puits au fond de soi. Le silence mène à la liberté.

Et pour parler maintenant du Christ comme chemin de libération, j’aimerais parler d’une moniale carmélite : sainte Thérèse d’Avila. Nous sommes au XVIème siècle : un nouveau continent a été découvert, fascinant par la surabondance de ses richesses, l’inconnu de ses civilisations. Les frères de Thérèse sont conquistadors dans le Nouveau Monde ; elle a choisi une autre aventure. Elle est déjà religieuse depuis quelques années quand, au bout d’un couloir de son monastère, elle croise du regard une statue du Christ mise en attente pour une procession. Le Christ a les mains liées, il est flagellé, sanglant. Soudain elle est saisie. Nous sommes au carême 1554. Elle est saisie parce qu’elle réalise que le Christ s’est laissé lier, lui l’homme libre, le Fils du Dieu souverain. Il s’est laissé lier pour nous libérer, pour la libérer. Depuis vingt ans, elle mène une lutte âpre et vaine contre son goût de plaire, ses désirs superficiels, tout en ayant expérimenté la source intérieure de la liberté. Elle a 39 ans. Elle écrit au Livre de sa vie : « Jusqu’ici c’était ma vie à moi, désormais c’est une nouvelle vie qui s’ouvre, la vie de Dieu en moi. Béni soit le Seigneur de m’avoir délivrée ! » [6] Thérèse commence une nouvelle vie. Contempler, c’est d’abord naître, revivre. Thérèse prend volontiers la comparaison de l’amour, de l’amitié : « La prière est un échange d’amitié avec celui dont je me sais aimée ». C’est avant tout une expérience bien concrète qui change entièrement la vie. Nous ne pouvons susciter pareille expérience mais nous pouvons la désirer avec persévérance, comme Thérèse nous y exhorte : « Que le Seigneur nous montre le chemin et nous donne la force de creuser sans relâche, jusqu’à ce que nous ayons trouvé le trésor caché en nous-mêmes. » [7] « Le Royaume de Dieu est au-dedans de (n)ous  » (cf. Lc 17,21). Ne le cherchez pas de ci de là, il est au dedans de chacun de nous. Comme la source est au-dedans des puits, la nappe phréatique dans les entrailles de la terre.

Je crois en la puissance transformante du regard d’amour porté sur le Christ, je crois en la puissance transformante de sa douceur et de son humilité. Thérèse nous convie à nous « attacher avec amour à l’humanité du Christ ». [8] Comment sans lui, pourrions-nous nous faire une juste idée du Dieu invisible, Celui qui est au-delà de tout ? Nous déformons toujours Dieu à l’image de nos désirs illusoires, nous le déformons selon le prisme de nos idoles. Or, sa puissance n’est pas le pouvoir d’un despote, sa providence ne fait pas de lui un marionnettiste. Il a créé notre liberté, capable du meilleur et, hélas, du pire, il cherche à nous transformer du dedans tout en nous modelant par les circonstances extérieures, nos amis, nos figures d’inspiration. Notre malléabilité intérieure est donc aussi affaire d’empathie, de relation avec autrui. C’est ainsi que l’enfant apprend à devenir humain, que l’adulte s’enrichit en humanité. Sachant cela, Dieu s’est donné à voir en un homme : Jésus. Contempler Jésus, entrer dans ses sentiments, permet de croître dans la connaissance de Dieu de la manière la plus naturelle et cela nous transforme. Sainte Thérèse écrit : « Je ne vous demande pas de vous casser la tête ni de forger quantité de concepts, je ne vous demande que de le regarder » [9], lui, Jésus.

Si nous sommes tentés d’imaginer un Dieu qui condamne, contemplons Jésus qui accueille, qui pardonne, et nous verrons combien Dieu est riche en miséricorde. [10] Si nous sommes tentés d’imaginer un Dieu insensible à nous voir souffrir, nous pouvons contempler Jésus pleurant son ami Lazare. Et nous verrons Dieu compatir car Jésus a dit : « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9). Si nous sommes révoltés devant la souffrance, regardons Jésus saisi de compassion devant une mère qui a perdu son fils unique, et nous verrons la compassion de Dieu. Si nous soupçonnons Dieu d’avoir partie liée avec la souffrance, regardons Jésus crucifié, et nous verrons que le rideau du Temple qui se déchire signifie que Dieu même est en deuil et déchire son vêtement sur terre. Jésus a dit « Qui m’a vu a vu le Père » et cette parole est un abîme sans fond où sombrent toutes nos illusions, nos idoles et nos fausses idées de Dieu. Jésus l’a résumée ainsi à sainte Thérèse d’Avila : « Je serai ton livre vivant » [11].

« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils ». [12] Jésus est puissance et sagesse de Dieu car il nous révèle Dieu tel que nous n’aurions jamais osé l’imaginer : un Dieu dont la puissance est humilité, dont la force est douceur. Dieu dévoile dans toutes nos violences et nos colères la lâcheté de nos peurs. Saint Silouane du Mont Athos a prié ainsi : « Ô humilité du Christ ! Tu donnes une joie indescriptible à l’âme ! (…) Si le monde comprenait la puissance des paroles du Christ : Apprenez de moi la douceur et l’humilité, il mettrait de côté toutes les autres sciences pour rechercher cette science divine. Les hommes ne connaissent pas la puissance de l’humilité du Christ, aussi se tournent-ils vers les choses terrestres…  » [13]

La douceur et l’humilité du Christ Jésus ne sont pas faiblesse mièvre, elles sont miséricorde, puissance divine qui pousse vers la vie. En hébreu rahamim, le mot qui dit la miséricorde, désigne le muscle utérin, celui qui, chez la mère, éjecte l’enfant vers la vie avec une force inouïe. Ainsi la miséricorde de Dieu nous déloge-t-elle du péché et nous pousse-t-elle vers la vie, la vie véritable. Dans le film L’île (2006), Pavel Lounguine condense dans la figure du Père Anatoli quelques portraits de grands saints moines orthodoxes. Le Père Anatoli est ainsi miséricordieux sans avoir rien de mièvre. Il dévoile les incohérences de ceux qui viennent lui demander de prier pour la guérison d’un fils, d’un mari ou pour un progrès spirituel. Le Père Anatoli met toujours l’autre devant la question : qu’est-ce qui est le plus important pour toi ? Ton fils ou ton travail ? Ton mari ou tes biens ? Ton amour de Dieu ou ton confort ? Seul peut ainsi dévoiler les peurs des autres, avec miséricorde, celui qui s’est confronté à ses propres peurs et a trouvé la source de la miséricorde. La Vierge Marie est la femme de miséricorde par excellence : au pied de la croix, elle reçoit de Jésus agonisant la maternité spirituelle de Jean et de tous les disciples qui viendront ; dans l’Esprit Saint, elle prie pour eux. Elle ne juge pas. Au pied de la Croix, elle verse le sang de son cœur pour le Christ et pour tous ceux qui lui sont donnés comme enfants. Il n’y a pas de prière véritable pour autrui sans mettre sa vie dans la balance.
La prière pour autrui dilate le cœur dans l’amour de Dieu et la contemplation de Dieu augmente l’amour que l’on a pour les autres. C’est pourquoi la vie monastique n’est pas coupée du monde extérieur, elle est de soi hospitalière. Saint Silouane de l’Athos disait : «  Le Saint-Esprit apprend au moine à aimer Dieu et à aimer le monde. » [14] Ayant fait l’expérience des sources jaillissantes en lui de l’Esprit, il disait aussi « Tous les péchés sont devant Dieu comme une goutte d’eau dans la mer. » Le géant russe est en cela bien proche de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, la petite carmélite normande, qui disait : « Moi si j’avais commis tous les crimes possibles /
 Je garderais toujours la même confiance 
/ car je sais bien que cette multitude d’offenses 
/ n’est qu’une goutte d’eau dans un brasier ardent. » Tous les saints se rejoignent d’ailleurs là : dans le jaillissement de l’Esprit Saint au fond du cœur, qui donne d’aimer et de prier pour tous les êtres humains, spécialement pour nos ennemis, pour ceux que nous aimons moins ou qui ne nous aiment pas. L’amour des ennemis est la signature de la présence en soi de l’Esprit Saint. Aimer ses ennemis, c’est vouloir leur bien, espérer leur conversion, jeûner, se donner pour qu’ils soient sauvés. Charles Péguy partage à un ami en 1912 un moment de conversion : « Mon vieux, je suis un homme nouveau. (…) J’ai prié une heure dans la cathédrale. (…) J’ai prié, mon vieux, comme jamais je n’ai prié. J’ai prié pour mes ennemis ; ça ne m’était jamais arrivé ». [15]
Ainsi la prière intérieure est une manière de creuser son propre cœur à la recherche de la source perdue de l’amour divin mais elle est davantage : la prière nous engage sur le chemin de la fraternité. Si tout être humain porte en lui la capacité de devenir plus humain, il dépend de nous de lui permettre de le révéler. Nous devenons responsables de tout devant tous, coresponsables de tous dans la prière, dans l’intercession, par nos paroles et nos actes.
C’est pourquoi la prière serait illusion si elle ne nous renvoyait pas à l’amour concret. Péguy le contemplatif dit encore : « Car le spirituel est lui-même charnel et l’arbre de la grâce est raciné profond, et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond ». [16] Quand au fond du cœur jaillit la source d’eau vive, le cœur se dilate et découvre ce à quoi il est appelé : un amour gratuit qui se donne et se reçoit, l’amour très concret de ceux qui nous entourent, tels qu’ils sont, des relations vraies qui ne sont plus faussées par nos propres péchés.
Jésus l’a proclamé : « Du cœur de celui qui croit jailliront des fleuves d’eau vive. » (cf. Jn 7, 38).

La communauté monastique naît de cette expérience. Le monastère devient le laboratoire de l’amour concret et de la prière, indissociablement. Sainte Thérèse d’Avila a fondé de petites communautés – une vingtaine de sœurs - pour que les sœurs puissent bien se connaître et constituer une sorte de famille réunie par Dieu. Elle institue deux heures de prière silencieuse, sans contenu préétabli, l’oraison, pour apprendre à écouter le Seigneur, à converser avec Lui. Et elle institue aussi deux temps d’échange libre où toute la communauté se réunit dans un climat de fraternité et de franchise. Pour concrétiser les choses, j’aime bien dire qu’il s’agit d’une pause café… sauf qu’il n’y a pas de café. Sainte Thérèse choisit d’insister sur l’égalité des sœurs : « L’égalité doit régner parmi vous » affirme-t-elle de manière radicale et révolutionnaire. [17] Quelles que soient leurs différences d’origine sociale, de formation et d’âge, les sœurs sont fondamentalement égales, insiste-t-elle. Cela rejaillit sur la conception du travail. Le travail doit être partagé entre toutes et la prieure ne doit pas s’en dispenser : la prieure est la première à accueillir les visiteurs ; elle doit aussi être la première au « tableau de balayage ». La vie monastique a toujours mis à l’honneur le travail manuel, dévalué comme celui de l’esclave dans le monde antique. Le travail est une aide pour la prière, un acte de solidarité avec le monde et une participation à l’acte créateur de Dieu. Gagner sa vie par le travail de ses mains est un honneur. Toutes les sœurs sont anoblies parce qu’elles sont filles de Dieu ; c’est pourquoi elles ne sont plus appelées par leur nom de famille mais par un prénom associé à un mystère divin. Thérèse elle-même renonce à être appelée Teresa de Ahumada, elle s’appelle désormais Thérèse de Jésus. C’est Jésus qui est son vrai titre de noblesse. Nous sommes tous fils et filles de Dieu, voilà la vraie noblesse, le fondement ultime de l’égalité.
La communauté contemplative est fondée sur l’égalité des enfants de Dieu. C’est sans doute la raison pour laquelle les monastères ont été le creuset de la démocratie moderne. [Le chapitre est en quelque sorte la figure de nos parlements modernes, il élit le supérieur. D’où l’expression encore actuelle d’« avoir voix au chapitre », qui signifie initialement avoir le droit de vote, le droit d’émettre son avis. Le conseil du monastère est l’équivalent du sénat, un plus petit groupe qui conseille le supérieur et veille à ce qu’il reste soumis à la loi commune.] Historiquement, les monastères ont été les laboratoires de la démocratie participative avec l’organisation de délibérations collectives avant une prise de décision. [18] L’origine de tout cela, c’est la profonde expérience intérieure de ce que signifie la communion trinitaire.

Si le Dieu unique est Trinité et que l’être humain est appelé à entrer dans cette réalité divine, cela signifie que nous sommes appelés à rester tous différents, et en relation interpersonnelle d’égalité dans l’amour. A contrario, des communautés monastiques ont été en butte à la persécution de pouvoirs violents parce que leur existence même interpelle et récuse l’usage de la violence : il me semble que c’est la seule explication au fait que Fouquier-Thinville ait tenu à faire guillotiner, en 1794, toute la communauté des carmélites de Compiègne et que les moines de Tibhirine sont morts. L’expérience monastique affirme que le seul moyen de sortir du cycle de la violence est de pacifier d’abord son propre cœur. La prière de Frère Christian de Chergé était : désarme-les, désarme-moi, désarme-nous.
Un film en donne une bonne illustration : Des hommes et des dieux. Les cisterciens de Tibhirine sont confrontés à un choix difficile dans la tourmente algérienne : faut-il partir ? Est-il légitime d’exposer la vie des frères sans utilité apparente ? Lors d’un chapitre, frère Amédée répond en moine : « Il faut réfléchir et prier ensemble ». Le prieur, frère Christian, approuve ; il n’a pas été élu pour décider à la place des autres, mais pour servir la prise de décision commune et aider à définir la conscience que le groupe a de lui-même : « Notre mission ici est d’être frères de tous ». Les moines de Tibhirine ne marchent pas vers le martyre, ils marchent vers la fraternité universelle. Partir serait renoncer à ce qu’ils sont. Leur choix de rester est donc acquiescement à la vie pleine.
Il est très juste symboliquement que leur décision commune soit scellée par un repas. Jésus n’a pas fait autrement. Dans le pressentiment tragique du don de soi jusqu’à la mort et dans la jubilation du cœur cohérent avec sa source. La tradition monastique le manifeste encore avec un réalisme évident : le lieu du repas en commun, le réfectoire, est une réplique de l’église. Le repas en commun manifeste le sentiment d’appartenance. Je crois que c’est important d’en retrouver le sens dans notre vie moderne très portée sur les fast food. Nous avons à redécouvrir la puissance unifiante des repas pris en commun dans les familles, les paroisses, les associations, les entreprises... Les repas scellent la fraternité.

D’une manière ou d’une autre, les différentes traditions monastiques chrétiennes ont exprimé cette réalité essentielle : nous sommes réellement enfants de Dieu et cette condition filiale transforme la manière de vivre ensemble. Nous marchons vers l’union à un Dieu unique et Trinité et cela nous dit comment être unis dans la diversité. C’est une transformation lente, risquée, laborieuse, artisanale. En écoutant la Parole de Dieu, la communauté monastique se laisse modeler dans le silence. Le silence creuse le cœur, et la prière devient tour à tour conscience aiguë de son péché, chemin de libération, supplication pour tous et jubilation devant le projet divin. Le grand projet de Dieu, c’est l’unité de tous en lui. Voilà ce que Jésus nous a révélé. Voilà la seule manière d’exaucer Dieu. Avec audace, sainte Thérèse reprend les paroles même de Jésus : « Qu’ils soient un ! » [19]. En créant ainsi de petits laboratoires d’égalité et de fraternité par la prière, sainte Thérèse d’Avila veut répondre aux immenses besoins du monde de son temps. Elle a conscience que cette réponse est modeste mais nécessaire. Si un seul cœur trouve la paix, la communauté qui l’entoure la trouvera, et le monde alentour la percevra. Un des plus grands moines orthodoxes, saint Séraphim de Sarov, l’a exprimé ainsi : « Trouve la paix intérieure et des milliers la trouveront autour de toi. » [20] Contempler, finalement, c’est se laisser transformer.
En ce sens, l’aventure de la vie contemplative est bien aventure de fraternité, elle est vraiment un service public, un service rendu à tous, un ferment de transformation du monde entier. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus a su le dire avec sa simplicité géniale :

« Un Savant a dit : « Donnez-moi un levier, un point d’appui, et je soulèverai le monde » Ce qu’Archimède n’a pu obtenir, parce que sa demande ne s’adressait point à Dieu et qu’elle n’était faite qu’au point de vue matériel, les Saints l’ont obtenu dans toute sa plénitude. Le Tout-Puissant leur a donné pour point d’appui : LUI-MÊME et LUI SEUL ; pour levier : l’oraison, (la prière) qui embrase d’un feu d’amour, et c’est ainsi qu’ils ont soulevé le monde ; c’est ainsi que les Saints (d’aujourd’hui) le soulèvent et que, jusqu’à la fin du monde, les Saints à venir le soulèveront aussi. » [21]

[1Cf 2 Co 3, 17.

[2Jean-Marie Lustiger, Osez croire, Paris, Le Centurion, 1985, p. 344. (Homélie au carmel de Montmartre)

[3Cf. Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Paris, Seuil 19952, p. 55 : « Mardi 26 août [1941] au soir. Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. Il y a des gens, je suppose, qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en dehors d’eux. Il en est d’autres qui penchent la tête et la cachent dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes. »

[4Cf. 2 Ch 36.

[5Traité Nedarim 31b : « ‘Il le fit sortir’ (Gn 15,5). Abraham s’adressa au Saint-Béni-Soit-Il en ces termes : ‘Souverain du monde, j’ai lu dans les étoiles que mon destin est de n’avoir pour fils qu’Ismaël’. ‘Sors de ton astrologie, Israël n’est pas sous l’influence des étoiles’ lui répondit le Seigneur ». Cf. aussi Shabbat 156b.

[6Livre de la vie, 23.

[7Cinquièmes Demeures, 1, 2.

[8Livre de la Vie, 12.

[9Chemin de perfection, 26.

[10Eph 2, 4.

[11Livre de la vie, 26.

[12Jn 3, 16.

[13Cité dans : Ysabel de Andia, La voie et le voyageur, Paris, Cerf, 2012, chap. 26.

[14J.-C. Larchet, Saint Silouane de l’Athos, Paris, Cerf, 2001, p. 159.

[15Lettre de Péguy à son ami Joseph Lotte, 27 septembre 1912.

[16Le Porche du mystère de la deuxième vertu.

[17Chemin de perfection 27, 6 (manuscrit de Valladolid).

[18Cf. « Monastères et démocratie » Publié dans Actualité de Saint Bernard, Paris, Editions Lethielleux, 2010. Cf. Léo Moulin, Les origines religieuses des techniques électorales et délibératives modernes, in Politix, vol. 11, n°43, 1998, pp. 117-162.

[19Septième Demeure, 2, 7.

[20Séraphim de Sarov, Entretien avec Motovilov et instructions spirituelles, Paris, DDB-Bellefontaine, 1995.

[21Manuscrit C, 36r.

Horaire de messes
Faire un don
Trouver ma paroisse