« J’étais diacre dans la vie professionnelle »

Témoignage de témoignage de Benoît Mangenot, diacre à Saint-André de l’Europe.

Le 9 octobre 2010, j’ai été ordonné diacre permanent par Mgr André Vingt-Trois, cardinal archevêque de Paris. Le 9 janvier 2015, j’ai cessé d’exercer mon activité professionnelle, du fait de mon départ en retraite. C’est de ces quatre années et trois mois où j’étais diacre tout en étant dirigeant d’entreprise dont je vais témoigner dans les lignes qui suivent.

En quoi consistait mon emploi ?

J’étais depuis 2007, directeur général d’une association professionnelle réunissant les producteurs de lait et les entreprises de transformation laitière. A ce titre, je dirigeais une centaine de collaborateurs, gérais un budget conséquent et représentais la filière laitière auprès des pouvoirs publics.

Devais-je en parler ?

Du fait de ces fonctions, et en particulier de mon rôle d’employeur, il m’est apparu très vite que je ne devais pas faire part de mon état de diacre dans mon activité professionnelle. Il me semblait important que la relation entre mes collaborateurs et moi ne soit pas faussée par mon statut ecclésiastique. Il n’est pas bien compliqué d’imaginer toutes les dérives qui auraient pu en résulter : entre celui qui cherche à se faire bien voir en affichant qu’il est catho ou au contraire celui qui s’oppose parce qu’il n’aime pas l’Église. Ma décision de ne pas faire connaitre mon ordination a sans aucun doute été influencée par le témoignage d’un diacre rencontré au début du parcours de discernement, trois ans avant l’ordination. Il était chef d’entreprise et nous avait dit qu’il n’avait jamais révélé à ses collaborateurs qu’il était diacre. Il ajoutait : « cela me rend plus libre. Ainsi, je ne sais jamais si celui à qui je parle sait ou ne sait pas que je suis diacre ». En les entendant, ces propos m’ont un peu dérouté, mais à l’usage, ils me semblent plein de sagesse. En effet, mon attitude n’a pas à varier selon que mon interlocuteur sait que je suis diacre ou qu’il ne le sait pas ! Je suis diacre en permanence et je n’ai donc qu’à être moi-même !

Faire grandir l’homme

La grâce reçue du sacrement de l’ordre m’a conduit à orienter davantage mon activité professionnelle dans un sens de service (Je rappelle que le mot diacre vient du grec « diakonos » qui signifie « serviteur ».) Et, pour moi, le plus grand service, c’était de pratiquer un management « anthropogène », c’est-à-dire un management qui fait grandir l’homme et le conduit à se tenir debout. Saint Irénée a écrit : « La gloire de Dieu, c’est l’homme debout ». J’ai essayé, avec l’aide de Dieu, de faire vivre cette belle parole.

J’ai donc porté une attention particulière aux attentes des collaborateurs : que chacun sache ce qu’on attend de lui, quelle est la responsabilité qui lui est donnée, qu’un point régulier soit fait sur sa place dans l’entreprise, sur ses difficultés, ses progrès, ses besoins de formation, ses désirs, ses projets… Nous avons aussi fait de très nombreux séminaires pour développer une collaboration intelligente et respectueuse entre les membres de l’équipe.

J’ai également favorisé la promotion interne en confiant des responsabilités à des personnes dont on n’imaginait pas qu’elles soient capables d’y faire face. J’ai pris le risque de faire confiance à la capacité des collaborateurs de se surpasser. Je ne l’ai jamais regretté. Tout ce qui fait grandir l’homme est don de Dieu.
Dans notre vie, nous consacrons au moins un tiers de notre temps à notre activité professionnelle. C’est considérable. Si notre vie professionnelle n’est ressentie que comme une source d’abrutissement et qu’elle est perçue comme une terrible corvée dépourvue de sens, que notre vie est triste ! Il était de ma responsabilité de faire en sorte que chacun de mes collaborateurs trouve de l’intérêt et du sens à son travail, qu’il se sente reconnu et qu’il soit dans une démarche de progrès.

On objectera : « Pas besoin d’être diacre pour agir ainsi ! Ni même d’être chrétien. » Certes, mais je suis convaincu que le diaconat m’a aidé à agir ainsi, qu’il a été un secours et un guide pour moi et que sans la grâce du sacrement, je n’aurais probablement pas agi ainsi.

Mes difficultés

Ce n’est pas facile tous les jours de vivre son diaconat dans la vie professionnelle. Les multiples préoccupations ont vite fait de faire oublier qu’on est diacre et on se retrouve à prendre des décisions contraires à ses convictions par facilité, parce que l’ambiance générale y pousse. C’est plus simple de rechercher le consensus que de tenir ses convictions. Alors, j’ai eu recours à différents moyens pour essayer de tenir. La prière, par exemple : ainsi, j’avais mis sur mon fond d’écran d’ordinateur, cette prière d’un chef d’entreprise, découverte lors d’un voyage en Afrique :

« Au début de cette journée, Seigneur, bénis ce bureau et la responsabilité que j’y exerce.
Seigneur, apprends-moi à être témoin de ton amour infini,
à te reconnaitre en chaque homme et à savoir t’écouter à travers lui.
Que les talents que tu m’as donnés soient déployés pour rendre à chacun sa dignité.
Sois loué, Seigneur, de m’appeler en ce lieu pour te servir. »

J’aime beaucoup cette prière et je l’avais sous les yeux chaque matin en arrivant au bureau, et bien souvent encore au fil de la journée. Ceux qui venaient me voir dans mon bureau pouvaient aussi en profiter ! Malgré cela, la difficulté d’unifier ma vie n’a jamais cessé.

Un diacre, qu’est-ce que c’est ?

Mais ceux qui ont travaillé avec moi, qu’en pensent-ils vraiment ? En particulier, qu’ont-ils ressenti lorsqu’ils ont découvert mon état de diacre ? Difficile de répondre à leur place. En fait, beaucoup de gens ne savent pas du tout ce qu’est un diacre. Lorsqu’ils posent des questions, elles se situent presque toujours dans le domaine du « faire ». Que fait un diacre, à quoi sert-il ? C’est assez difficile de leur faire comprendre qu’on ne « fait » pas le diacre, mais qu’on « est » diacre. Diacre, c’est un état, pas une activité. Néanmoins, on peut faire découvrir que le mot « diacre » signifie « serviteur » et que, en conséquence, le diacre est au service.

Mais, finalement, le but n’est pas de faire comprendre ce qu’est un diacre. Je crois que ce qui est perçu, c’est que le diacre est dans la sphère du religieux et qu’il y exerce des responsabilités publiques. Plus précisément, il fait partie de l’institution Église, c’est un « homme d’Église ». Et en même temps, le diacre est un homme comme les autres, avec qui on travaille chaque jour comme avec n’importe quel collègue. Cette situation ne peut manquer d’interroger.

Quel témoignage ?

La question cruciale qui en suit est alors : l’image qu’ils ont de leur patron est-elle un contre témoignage ou un témoignage ?

Contre-témoignage : ce patron qui m’exploite, qui ne m’écoute pas, qui est du côté des puissants est un triste sire. Qu’il soit engagé dans l’Église ne me donne aucune envie de l’y rejoindre.

Ou bien témoignage : l’image positive que j’ai de lui m’amène à me demander ce qui l’a poussé à être ce qu’il était et si la Bonne Nouvelle dont il se réclame ne pourrait pas être aussi une Bonne Nouvelle pour moi.

Il n’y a sans doute pas une réponse unique et les points de vue sont certainement variés. En fait, seul Dieu connait la réponse. Mais je peux vivre sans connaître cette réponse parce que ma Foi m’y aide et que j’ai essayé de vivre ce temps autant que possible dans la vérité. J’avais aussi le sentiment d’être fidèle aux instructions données par mon évêque, Mgr André Vingt-Trois, qui ne manque pas de nous rappeler que nous, diacres, nous sommes envoyés dans le monde pour être signes. ‘Si quelqu’un est désigné au cœur d’une entreprise, (…) comme signe de l’Église, plus simplement comme témoin de son expérience personnelle, alors la religion est désenclavée ! Votre mission, c’est de participer à ce désenclavement, et du même coup de rejoindre le témoignage que les chrétiens rendent à l’Évangile à travers leurs conditions de vie, les soutenir… ».

J’ai conscience de mes faiblesses, de mes lâchetés, de mes indifférences, mais, je sais que c’est Dieu qui agit, qu’il est infiniment plus grand que moi et que, en tant que diacre, je ne suis qu’un serviteur (inutile, bien-sûr !) Ce que j’espère, c’est que j’ai un tout petit peu fait advenir le Royaume, que j’ai très modestement participé à le faire découvrir et à donner envie de s’en approcher.

Action de grâce

Quelques jours avant mon départ, j’ai envoyé à mes collaborateurs et relations de travail une invitation à participer à une messe qui a eu lieu juste avant mon « pot de départ » ! Ce jour-là, l’assistance de la messe de 12h30 à Notre Dame de Lorette, la paroisse voisine de mon bureau, a été nettement plus nombreuse que d’habitude, car de nombreux collaborateurs ainsi que quelques collègues m’ont fait l’amitié d’être à mes côtés dans ce moment d’action de grâces. ». Il est probable qu’un certain nombre de ceux qui étaient là n’étaient pas catholiques pratiquants, ni chrétiens ni même croyants. Mais le témoignage d’amitié qu’ils exprimaient en étant là donnait une intensité particulière à la prière de l’offertoire : « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donne ce pain, fruit de la terre et de travail des hommes.

Je sais que certaines personnes ont été étonnées, et ont même critiqué mon initiative. Je peux les comprendre, moi qui ai veillé pendant quatre ans à ne pas « mélanger les genres ». Néanmoins, je crois que mon invitation a eu pour effet de libérer la parole, si j’en juge par ce que de nombreux collaborateurs ont voulu m’exprimer dans les jours précédant mon départ.

Ce que j’en retiens, c’est l’expression de leur confiance et de leur reconnaissance pour les avoir écoutés et conseillés. Aujourd’hui, certains d’entre eux continuent de me demander conseil ou à me faire part de leurs projets. J’ai été particulièrement touché par cette collaboratrice (la secrétaire du comité d’entreprise !) qui m’a demandé de baptiser son fils.

N’ayez pas peur !

En témoignant de ce que j’ai vécu en tant que diacre dans la vie professionnelle, je pense aussi à tous ceux qui sont susceptibles d’entendre un appel au diaconat. Certes les situations professionnelles de chacun ont leurs particularités et mon expérience n’est pas directement transposable. Ce que je tiens à souligner, c’est qu’il n’y a rien de surhumain dans ce que j’ai vécu. Il n’y a pas, en particulier, de difficulté majeure d’emploi du temps. J’étais d’abord diacre en exerçant mon activité professionnelle. A côté de cela, il me fallait trouver un peu de temps pour prier : la liturgie des heures, à laquelle les diacres sont tenus, n’est pas si lourde que cela : ½ heure par jour. J’avais la chance d’avoir de la souplesse dans l’organisation de mon travail pour pouvoir participer assez souvent à la messe en semaine à Notre Dame de Lorette, mais, cela, c’est un « plus » que j’ai beaucoup apprécié, et j’en profite pour remercier encore cette paroisse et son clergé qui m’ont toujours accueilli fraternellement. Il faut encore ajouter quelques services sur ma paroisse. Mais à aucun moment, je n’ai ressenti un manque de temps pour être diacre, et avec la vigilance de Magdeleine, mon épouse qui veillait à ce que je ne me fasse pas envahir, j’ai vécu cette période dans l’harmonie et la joie du don reçu de Dieu.
Ces années passées en étant diacre dans la vie professionnelle ont été passionnantes et que je ne regrette absolument pas de les avoir vécues. Un beau cadeau qui m’a été fait. D’ailleurs, j’ai considéré dès le départ, que recevoir le sacrement de l’ordre était un cadeau qui m’était fait par le Seigneur et par mon évêque. Cela s’est vérifié !

« Tu as voulu, Seigneur, que la puissance de l’Évangile travaille le monde à la manière d’un ferment ; veille sur tous ceux qui ont à répondre à leur vocation chrétienne au milieu des occupations de ce monde : qu’ils cherchent toujours l’Esprit du Christ, pour qu’en accomplissant leurs taches d’hommes, ils travaillent à l’avènement de ton règne. »
Oraison des Laudes du mercredi de la semaine II

Paris, le 3 septembre 2015
Benoît Mangenot, diacre permanent à Saint-André de l’Europe

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