Lire, écouter, revoir la quatrième Conférence de Carême 2010

Conférence donnée le dimanche 14 mars 2010 par le Père Matthieu Rougé sur le thème "Réformer la liturgie ?".

Introduction
La réforme liturgique est la partie la plus visible et la plus commentée, pas toujours la mieux lue, du Concile Vatican II. Réformer la liturgie ne consiste pas à faire un pas vers le monde, mais à traduire la célébration du mystère chrétien dans une authentique fidélité. Quel est l’esprit de la liturgie ? Quels fruits a produit Vatican II et que peut-on en attendre encore ?

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Le Père Matthieu Rougé est né en 1966. Il entre au Séminaire de Paris en 1985. En 1989, il obtient une maîtrise de philosophie à l’Université Catholique de Louvain puis poursuit ses études au Séminaire Français de Rome. En 1998, il obtient un doctorat de théologie à l’Université Grégorienne de Rome. Il enseigne actuellement à la Faculté Notre-Dame dans la cadre du séminaire « Sacramentalité de la Grâce et Grâce sacramentelle » et du séminaire « Théologie du politique ». Curé de la Basilique Sainte-Clotilde (Paris VIIème), il est également Directeur du Service Pastoral d’Etudes Politiques. Il a publié en 2009 un ouvrage co-écrit avec le Cardinal Philippe Barbarin et Luc Ferry : « Quel avenir pour le christianisme ? ».

« Réformer la liturgie ? »

- Lire la quatrième Conférence de Carême.
Reproduction papier ou numérique interdite.
Le texte des conférences sera publié chez Parole et Silence : sortie du livre le 28 mars 2010.

« Réformer la liturgie ? »

Le premier des documents promulgués par le concile Vatican II fut la constitution sur la sainte liturgie. Sont titre est simple : « le saint concile », « sacrosanctum concilium ». Comme si la réforme liturgique résumait le projet du concile. C’est ce qu’affirme la constitution elle-même dès ses premières lignes : « Puisque le saint Concile se propose de faire progresser la vie chrétienne de jour en jour chez les fidèles ; de mieux adapter aux nécessités de notre époque celles des institutions qui sont sujettes à des changements ; de favoriser tout ce qui peut contribuer à l’union de tous ceux qui croient au Christ, et de fortifier tout ce qui concourt à appeler tous les hommes dans le sein de l’Eglise, il estime qu’il lui revient à un titre particulier de veiller aussi à la restauration et au progrès de la liturgie » (SC1). Le Pape Benoît XVI a récemment repris ce thème dans l’introduction du premier volume de ses œuvres complètes : « Lorsque j’ai décidé, après quelques hésitations, d’accepter le projet d’une édition de mes œuvres complètes, j’ai aussitôt pensé qu’il fallait les présenter selon les priorités du concile. Le premier volume à être publié devait donc être celui qui réunirait mes écrits sur la liturgie » [1]. Dans la liturgie en effet, l’Eglise met en lumière ce qu’elle croit, ce qu’elle proclame, ce qu’elle est au plus profond d’elle-même. Voilà pourquoi la réforme de la liturgie est le signe et le moyen par excellence de la réforme de l’Eglise. Sans doute les turbulences liturgiques que nous avons connues depuis plusieurs décennies manifestent-elles que le renouveau de l’Eglise voulu par le concile Vatican II est encore en travail d’enfantement. Mais il est aujourd’hui possible de discerner et d’accueillir, au-delà des conflits de sensibilité, une grâce d’approfondissement qui exprime l’œuvre merveilleuse que le Seigneur est en train d’accomplir dans le cœur de son Eglise. La liturgie est une réalité trop sérieuse, trop belle, trop sainte pour être traitée sur le mode de la polémique. C’est un mystère à contempler pour mieux en vivre et mieux le déployer.

Introduction : Traditionnelle réforme

Tirer de son trésor du neuf et de l’ancien

L’Eglise n’a pas attendu le lendemain du concile Vatican II pour réformer la liturgie. En réalité, l’histoire de la liturgie toute entière est l’histoire de réformes successives : il est profondément traditionnel de réformer la liturgie. Car la liturgie, qui célèbre et qui annonce la gloire de Dieu – qui l’annonce en la célébrant – est toujours en-deçà de ce qu’elle devrait être : « Quelle liturgie conçue par les hommes serait ‘digne’ de l’objet de leur vénération, écrivait en 1978 le grand théologien Hans Urs von Balthasar, alors qu’au Ciel tous les êtres ôtent leurs couronnes et, dans un geste d’adoration, les déposent devant le trône de Dieu ? » [2]. Avant de s’adapter à une époque ou à une culture, la liturgie doit s’ajuster toujours plus profondément au mystère de Dieu lui-même. C’est de ce travail spirituel que peut jaillir la rencontre la plus pertinente et la plus féconde avec les attentes d’un temps et d’un lieu. Aucune étape du développement de la liturgie ne peut prétendre coïncider immédiatement avec ce qu’elle devrait être mais aucune des richesses de son histoire de grâce ne doit être perdue. Le discernement liturgique de l’Eglise ressemble à celui du scribe de l’évangile : « tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt 13, 52). Ce que le P. Louis Bouyer commente à sa manière : « tout l’acquis de l’expérience de l’Eglise, s’il doit être constamment décanté, doit aussi être sauvegardé » [3].

La liturgie est une histoire

Quiconque contemple l’histoire de l’Eglise sera émerveillé par la manière dont l’Eglise a exercé cette sagesse créative du scribe en matière liturgique : naissance de la Pâque annuelle au IIème siècle, après des décennies où seule la Pâque hebdomadaire du dimanche était célébrée ; mise en place du cycle de Noël vers le IVème siècle ; compilation des premiers livres liturgiques au VIème siècle… On n’en finirait pas d’énumérer les approfondissements, les redécouvertes, les purifications de la lex orandi. Comment ne pas mentionner à Notre-Dame de Paris l’institution de l’élévation, après la consécration, à la demande des fidèles, avec l’approbation d’Eudes de Sully, l’évêque génial qui mena à bien la construction de notre cathédrale à la fin du XIIème siècle ? Cet usage parisien, nous le savons, s’étendit à toute la chrétienté. La Semaine Sainte, telle que nous avons aujourd’hui le bonheur de la célébrer, avec en particulier la Vigile nocturne du samedi soir – la liturgie du feu nouveau, la grande veillée biblique et les baptêmes d’adultes – a été restaurée par le Pape Pie XII en 1956. Le missel a été réformé par le Bienheureux Jean XXIII en 1962 puis à nouveau par Paul VI en 1969. Certains rituels rénovés juste après Vatican II ont été, après une évaluation critique des premières années d’expérience, à nouveau réformés : l’ultime rituel du mariage, par exemple, fut promulgué en 1990. Ainsi la liturgie est-elle une histoire, l’histoire de l’œuvre de Dieu se dévoilant aux hommes pour qu’ils l’annoncent en y participant.

Réforme institutionnelle et réforme spirituelle

Peut-être faut-il préciser ce qu’on entend par réforme. Dans la vie de la liturgie, comme dans la vie de l’Eglise en général, certaines réformes peuvent être institutionnelles, s’exprimer par les décisions d’un concile ou d’un Pape : enrichissement de tel rituel, institution de telle ou telle fête… D’autres peuvent être locales, à l’initiative d’un évêque, ou des évêques d’un pays, ou encore d’un ordre religieux : l’approbation du Saint Siège manifestera alors l’insertion de telle pratique particulière dans l’unité de la foi de l’Eglise. D’autres réformes, sans être institutionnelles, auront des conséquences sensibles pour la vie liturgique : fondation d’une chorale, d’un institut d’art sacré ou de musique liturgique, d’un groupe de lecteurs ou d’enfants de chœur... Mais toutes ces réformes ne peuvent porter de fruit que si elles sont ordonnées à la réforme des cœurs. Si l’Eglise réforme la liturgie, c’est pour laisser le Christ réformer nos vies. Ainsi, réfléchir à la réforme liturgique, c’est aborder une question spirituelle, la question de notre participation à la victoire du Christ sur la mort et le péché, de notre accueil de sa Parole de grâce, de notre témoignage dans la cité jusqu’au jour où Dieu sera « tout en tous » (1 Co 15, 28).

1. Pleine participation

La liturgie source de vie

« Participation », ce mot résume sans doute de manière particulièrement emblématique les intentions du concile Vatican II, certaines incompréhensions dans l’application de la réforme liturgique et, au-delà de la disparité des sensibilités, une grâce d’approfondissement aujourd’hui répandue. « Cette participation pleine et active de tout le peuple est ce qu’on doit viser de toutes ses forces dans la restauration et la mise en valeur de la liturgie » (SC 14), lit-on dans Sacrosanctum concilium. Quelques années auparavant, le Pape Pie XII écrivait sans l’encyclique Mediator Dei : « Il est nécessaire que tous les chrétiens considèrent come un devoir principal et un honneur suprême de participer au sacrifice eucharistique, […] avec une attention et une ferveur qui les unissent étroitement au Souverain Prêtre, selon la parole de l’Apôtre : ‘ayez en vous les sentiments qui étaient dans le Christ-Jésus’ (Ph 2, 5) ». En amont de ces exhortations, il y a pratiquement un siècle de redécouverte de la liturgie comme véritable source de prière et de vie. Dom Guéranger, restaurateur de l’abbaye millénaire de Solesmes, au milieu du XIXème siècle, fait déguster « l’année liturgique » à des générations de fidèles qui n’en percevaient ni la cohérence ni l’intérêt vital. Au début du XXème siècle, une série d’hommes passionnés et cultivés donnent un élan nouveau à ce mouvement. Dans sa célèbre conférence de 1909, Dom Lambert Beauduin affirme avec enthousiasme : « La source première et indispensable du véritable esprit chrétien se trouve dans la participation active des fidèles à la liturgie de l’Eglise » [4] ; avec lucidité et espérance il ajoute : « Le travail de rénovation liturgique sera ardu ; il est bon de s’en persuader ; les foules ont mis des siècles à désapprendre les traditions liturgiques : puissent-elles être moins lentes à les réapprendre ! » [5].

La participation extérieure au service de la participation intérieure

Cette « participation pleine, consciente et active » (SC 14) n’est pas d’abord extérieure. Elle ne se mesure pas à l’abondance des chants, des gestes et des prises de paroles. C’est au mystère du Christ qu’il s’agit de participer : lui seul est la mesure de notre juste participation à sa vie. La participation extérieure des fidèles à la liturgie est intégralement ordonnée à leur participation intérieure à l’offrande du Sauveur. La liturgie chrétienne qui prend au sérieux la beauté de notre condition corporelle est affaire d’architecture, de musique, de couleur, de lumière, de paroles, de culture mais tout cela est orienté vers la profondeur de l’être où se forge son unité par sa communion avec Dieu. C’est bien ce qu’écrivaient les Pères conciliaires : « L’Eglise se soucie d’obtenir que les fidèles n’assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent consciemment, pieusement et activement à l’action sacrée, soient formés par la parole de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent grâces à Dieu ; qu’offrant la victime sans tache, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi ensemble avec lui, ils apprennent à s’offrir eux-mêmes et, de jour en jour, soient consommés, par la médiation du Christ, dans l’unité avec Dieu et entre eux pour que, finalement Dieu soit en tous » (SC 48). L’époque où les fidèles s’adonnaient à des lectures pieuses sans suivre vraiment la messe célébrée au loin est heureusement révolue ; la mode des « trouvailles symboliques » pour « occuper » petits et grands est également dépassée. Les catholiques attachés à l’ancien missel aiment suivre avec attention le déroulement même de l’action liturgique ; le meilleur des initiatives paroissiales et catéchétiques est clairement orienté vers l’entrée dans le mystère du Christ. Une sorte d’équilibre de la participation est en train de naître. Comment ne pas en percevoir la manifestation dans le recueillement simple, joyeux, profond des immenses assemblées réunies par Jean-Paul II, à Reims ou à Tours à 1996, et pour l’inoubliable nuit de Longchamp en 1997 ?

Sacerdoce baptismal et sacrifice spirituel

Participer à la liturgie, c’est répondre à l’appel de saint Paul à la fin de la Lettre aux Romains : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre. » (Rm 12, 1). Ainsi la réforme liturgique entre-t-elle en résonance avec l’insistance de Vatican II sur le sacerdoce baptismal et l’appel universel à la sainteté : « Le Christ Seigneur, grand prêtre pris d’entre les hommes (cf. He 5,1), lit-on dans la constitution sur l’Eglise, a fait du peuple nouveau "un royaume, des prêtres pour son Dieu et Père" (cf. Ap 11,6 ; Ap 45,9-10). Les baptisés, en effet, par la régénération et l’onction du Saint-Esprit, sont consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint, pour offrir, par toutes les activités du chrétien, autant de sacrifices spirituels, et proclamer les merveilles de celui qui des ténèbres les a appelés à son admirable lumière (cf. 1P 2,4-10). […] Participant au sacrifice eucharistique, source et sommet de toute la vie chrétienne, ils offrent à Dieu la victime divine et s’offrent eux-mêmes avec elle » (LG 10 et 11). On pourrait dire que la dynamique profonde du concile Vatican II est celle de la liberté religieuse – qui n’est pas seulement liberté de choix mais davantage encore liberté de consentement – qui s’accomplit dans la participation eucharistique à l’offrande du Christ. Ainsi progresse, par l’union intime avec Dieu, l’unité de tout le genre humain (cf. LG 1). Car ce qu’il y a de plus intime et ce qu’il y a de plus ecclésial dans la vocation humaine s’unissent par la liturgie qui doit favoriser et le recueillement et l’unanimité. « Tel est […] le sens de l’action liturgique, écrivait le Cardinal de Lubac. C’est en nous associant au fond de l’âme à cette œuvre rédemptrice, c’est en accueillant librement en nous la ‘rémission des péchés’, premier fruit du Sang répandu, c’est en mourant de la sorte à nous-mêmes et en renonçant au mal qui nous sépare, que nous participons au don de l’unité » [6].

2. La source de la Sainte Ecriture

« Que la Parole du Christ réside chez vous en abondance »

La source de la participation authentique, qui établit dans la charité, c’est la Parole de Dieu, qui suscite la foi. « La force et la puissance que recèle la parole de Dieu sont si grandes, chante la constitution sur la Révélation divine, qu’elles constituent, pour l’Eglise, son point d’appui et sa vigueur et, pour les enfants de l’Eglise, la force de leur foi, la nourriture de leur âme, la source pure et permanente de leur vie spirituelle » (DV 21). Le Cardinal Lustiger, qui a donné tant d’importance à la célébration de la liturgie dans sa cathédrale, disait souvent que le plus important dans la réforme liturgique était sans doute la réforme des lectionnaires. « Que la Parole du Christ réside chez vous en abondance » (Col 3, 16), lance saint Paul aux Colossiens. En réponse à cette exhortation de l’Apôtre, les évêques ont donné des instructions claires : « Dans la célébration de la liturgie, la Sainte Ecriture a une importance extrême. […] Pour procurer la restauration, le progrès et l’adaptation de la liturgie, il faut promouvoir ce goût savoureux et vivant de la Sainte Ecriture dont témoigne la vénérable tradition des rites aussi bien orientaux qu’occidentaux » (SC 24). Quel bonheur de pouvoir désormais entrer dans la grâce du baptême par l’évocation de l’Exode ou la contemplation de la source jaillissant du Temple (Ez 47), les enseignements apostoliques sur la vie d’enfant de Dieu, les évangiles du baptême au Jourdain, de la Samaritaine, de l’aveugle de naissance ! Quel bienfait de scruter et célébrer le sacrement du mariage à la lumière de la Genèse, du Cantiques des cantiques, du livre de Tobie et des noces de Cana ! Quelle richesse dans cette Parole accessible à chacun, quels que soient sa culture et son degré de foi, cette Parole qui mystérieusement touche en priorité les plus pauvres et les plus éprouvés ! Rappelez-vous l’hymne d’amour du Pape Benoît XVI à la Parole de Dieu lors de son mémorable discours au Collège des Bernardins et ici même pendant les Vêpres : « Témoin de l’échange incessant que Dieu a voulu établir entre les hommes et lui, la Parole vient de retentir sous les voûtes historiques de cette cathédrale pour être la matière de notre sacrifice du soir. […] Quelle merveille revêt notre action au service de la Parole divine ! Nous sommes les instruments de l’Esprit ; Dieu a l’humilité de passer par nous pour répandre sa Parole. Nous devenons sa voix, après avoir tendu l’oreille vers sa bouche. Nous mettons sa Parole sur nos lèvres pour la donner au monde ».

La grâce d’une lecture continue

L’enrichissement de la liturgie de la Parole demandé par les Pères conciliaires est particulièrement manifeste dans le lectionnaire de la messe. A côté de textes qui reviennent chaque année et qui marquent comme un sceau la mémoire des fidèles – la proclamation par Isaïe du resplendissement de la lumière dans la nuit de Noël, la course au tombeau vide le matin de Pâques, les Béatitudes le jour de la Toussaint… – une grande place est accordée désormais à la lecture continue des livres de la Sainte Ecriture. Ainsi s’ouvre, dans le sillage de la Première Alliance, un chemin d’obéissance à la Parole de Dieu telle qu’elle se donne à nous. Les années saint Matthieu, saint Marc et saint Luc font miroiter différemment les facettes de ce diamant absolu qu’est le mystère du Christ. L’enracinement de chaque étape de l’évangile dans sa préparation vétérotestamentaire permet d’en mieux saisir la densité historique et spirituelle. La lecture continue, ou semi continue, des lettre apostoliques donne d’en éprouver la vitalité pastorale. Encore faut-il que la grâce de ces itinéraires spirituels soit perçue par les fidèles et mise en lumière par la prédication. On a parfois l’impression que nous sommes passés d’une prédication systématique sans lien avec la liturgie de la Parole à une poussière de commentaires bibliques juxtaposés qui ne permettent peut-être pas mieux d’entrer dans la profondeur du mystère. Voilà pourquoi le Pape Benoît XVI recommande dans l’Exhortation apostolique Sacramentum caritatis : « En relation avec l’importance de la Parole de Dieu, il est nécessaire d’améliorer la qualité de l’homélie […]. Il paraît opportun, à partir du lectionnaire triennal, de proposer aux fidèles, avec discernement, des homélies thématiques qui, tout au long de l’année liturgique, traiteront des grands thèmes de la foi chrétienne » (§ 46). Il ne s’agit pas de revenir à des sermons détachés de la Parole de Dieu mais de mettre en lumière, activement et précisément, la cohérence structurante de la Parole de Dieu elle-même, de progresser dans l’accueil vivifiant des si grandes richesses du nouveau lectionnaire. Les baptisés en ont faim, eux qui aiment de plus en plus nourrir leur prière de la Parole de Dieu grâce aux missels de poche mensuels voire même à internet. Savez-vous qu’un des actes de naissance du mouvement liturgique fut précisément la publication par Dom Lambert Beaudoin d’un bulletin liturgique comportant tous les textes de la messe ? Bénis soient les copistes de notre temps qui permettent au plus grand nombre d’accueillir en profondeur le Verbe qui prend corps en chaque eucharistie !

N’ayons pas peur le la Parole de Dieu

L’Ecriture durant la messe n’est pas présente seulement pendant les lectures proprement dites. Elle est en réalité la matière première de toute la liturgie : chants, oraisons, antiennes, prière eucharistique, monitions. Sans doute n’en sommes-nous pas assez conscients et pas assez reconnaissants. Aujourd’hui comme hier, on est tenté de remplacer des chants d’entrée, d’offertoire ou de communion d’inspiration biblique par de pauvres cantiques qui, pour être désuets ou vaguement modernistes, n’en sont pas moins également mièvres ou, en tout cas, bien en-deçà des richesses de l’Ecriture. Grâce aux efforts de communautés nouvelles en particulier, cette tendance est en train de s’inverser. Le primesaut de certaines mélodies laisse encore les musiciens les plus exigeants sur leur faim mais le goût de chanter la Parole de Dieu, dans l’esprit des neumes grégoriens qui en expriment toutes les saveurs, se répand d’une manière nouvelle. Par ailleurs, certaines traductions, en français plus que dans d’autres langues, substituent une sorte d’abstraction à la richesse du langage biblique, imagé, concret, charnu, plus adapté à l’acte liturgique, dans lequel le corps a toute sa place, et à la variété des âges, des cultures et des éducations. Pourquoi ne pas avoir traduit littéralement par exemple la prière du Centurion juste avant la communion ? « Domine, non sum dignus ut intres sub tectum meum… Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit ». A travers l’image concrète et familière de la maison, c’est toute l’expérience spirituelle de l’inhabitation, l’enseignement de saint Jean sur notre participation à la demeure mutuelle du Père et du Fils qui sont évoqués de manière simple et comme immédiatement accessible par l’intuition de la foi. Pourquoi a-t-on supprimé, dans la prière secrète du prêtre avant la proclamation de l’Evangile, la référence explicite à la vocation d’Isaïe : « Purifie mon cœur et mes lèvres, Dieu tout-puissant, toi qui as purifié les lèvres du Prophète Isaïe avec un charbon ardent… » (cf. Is 6, 6) ? Comment a-t-on pu gommer, dans la première prière eucharistique, la référence au premier verset du chapitre 12 de la Lettre aux Romains, le verset par excellence du sacerdoce baptismal et du culte spirituel ? Tout se passe parfois comme si nous avions peur de la Parole de Dieu alors qu’elle est, chante le prologue de saint Jean, « la lumière véritable qui éclaire tout homme » (Jn 1, 9).

3. La liturgie dans la cité

Le cœur brûlant de la cité terrestre

Quoi qu’il en soit de la beauté de la Parole de Dieu, on pourrait se demander si les enjeux liturgiques ne sont pas totalement secondaires par rapport aux problèmes du monde contemporain, « aux tristesses et [aux] angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout » (GS 1), pour reprendre le beau prologue de Gaudium et spes, la constitution sur l’Eglise dans le monde de ce temps. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, rien n’est ultimement plus décisif pour l’espérance du monde que la vitalité liturgique de l’Eglise. Si « le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné » (GS 22), comme l’enseigne Gaudium et spes avec force, la célébration du mystère du Christ est la condition de possibilité du plein avènement de l’homme à lui-même par la communion avec Dieu. Au lendemain du Concile, le Cardinal Daniélou a publié un livre admirable dont le titre fait sonner ce paradoxe : L’oraison problème politique. « Nous sentons tous, écrivait-il, que l’expérience spirituelle, l’oraison, est aujourd’hui menacée. Pour nous, pour qui la relation à Dieu représente une dimension essentielle de l’homme, pour qui il n’y a pas de civilisation sans que la fonction de l’adoration y soit représentée, ce problème est un problème vital » [7]. Et plus loin : « C’est notre fierté, à nous chrétiens, de dire que la destinée humaine a une autre fin que la construction d’une cité périssable, que nous allons vers une cité impérissable et que les personnes sont appelées à se déployer au-delà du monde » [8]. La liturgie – son lieu, le temps qu’elle prend, les efforts qu’elle suscite – inscrit dans le monde cet « au-delà du monde » qui lui confère sa pleine signification. C’est elle qui donne d’être « dans le monde » sans être « du monde ». La liturgie de l’Eglise est le cœur brûlant de la cité terrestre, qui lui donne l’avant goût salutaire de la cité céleste.

La gratuité et le sacré

Il y a, dans la liturgie chrétienne, une dimension de gratuité qui est indispensable à la justesse de la vie en société. C’est ce que vient de rappeler, avec force et originalité, le Pape Benoît XVI dans sa première encyclique sociale, L’amour dans la vérité : « A l’époque de la mondialisation, l’activité économique ne peut faire abstraction de la gratuité, qui répand et alimente la solidarité et la responsabilité pour la justice et pour le bien commun » (§ 38). La gratuité du temps donné à la prière, l’absence de quantification possible de ses fruits, la pure fraternité de l’assemblée liturgique chantent une hymne à cette salutaire gratuité. Quant au caractère sacré de l’action liturgique, il éveille, dans le même esprit, au caractère sacré de l’existence humaine. Le lieu sacré où elle est célébrée manifeste la dimension sacrée de l’intériorité. « La conscience est le centre le plus secret de l’homme, écrit Gaudium et spes, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (GS 16). Le mot « sacré » a pu sembler peu approprié pour caractériser l’expérience proprement chrétienne. Le sacré serait comme irrémédiablement infra-chrétien. En réalité, le sacré fait partie de l’expérience humaine et désacraliser finit toujours par déshumaniser. Mais, en même temps, le sacré a besoin d’être évangélisé, c’est-à-dire purifié et dilaté. Il ne coïncide pas avec le clinquant ou le puissant mais, en dernier ressort, procède du Christ qui vient, par sa croix, « consacrer dans la vérité » (cf. Jn 17, 17) tout ce qu’il touche. En lui, le sacré n’est pas ce qui est mis à part mais ce qui est donné pour transformer toute chose en offrande.

« Heureux les invités »

Cette transformation est un processus qui durera tant que durera l’histoire, elle est l’histoire elle-même, ce qui donne à notre temps sa dynamique et son orientation. Si la liturgie anticipe la gloire de la cité céleste, elle ne prétend pas coïncider immédiatement avec elle, en faisant comme si le retour du Christ avait déjà eu lieu. Le pain de l’eucharistie est le pain des anges devenu pain de voyageurs : « ecce panis angelorum, factus cibus viatorum… » [9]. L’orgueil d’une liturgie qui se croirait parfaitement aboutie et la banalité d’une célébration à ras de terre sont renvoyées dos à dos, victimes d’un même enfermement dans le présent. La liturgie authentique assume sa temporalité en se tournant vers l’éternité vraiment mais seulement anticipée. C’est une dimension à laquelle le concile Vatican II et la réforme liturgique sont particulièrement sensibles pour qui sait observer : « Dans la liturgie terrestre, lit-on dans Sacrocanctum concilium, nous participons par un avant-goût à cette liturgie céleste qui se célèbre dans la sainte cité de Jérusalem à laquelle nous tendons comme des voyageurs » (SC 8). Cette tension eschatologique présente aussi dans le chapitre VII de Lumen gentium, cet élan anagogique si cher aux premiers chrétiens et aux Pères de l’Eglise, caractérisent certains aspects de la réforme du missel. Ainsi l’embolisme du Notre Père a-t-il été prolongé par une citation de saint Paul : « attendant la bienheureuse espérance et l’Apparition de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, le Christ Jésus » (Tt 2, 13 ; 2ème lecture de la nuit de Noël). Une béatitude, tirée de l’Apocalypse, a été introduite juste avant la communion : « heureux les invités au festin des noces de l’Agneau ! » (Ap 19, 9). Quel dommage que la traduction ait gommé la joie nuptiale et inversé les phrases du Baptiste et de l’Evangéliste : le premier désigne « l’Agneau de Dieu » sur les bords du Jourdain et sur l’autel ; le second annonce ses noces éternelles ; entre les deux, le centurion que nous sommes tous ouvre la maison de son cœur, pour « l’avènement intermédiaire » chanté par saint Bernard, l’avènement de grâce qui nous dispose à la gloire. « Si nous pouvions comprendre que le mystère des derniers temps, écrit le P. Jean Corbon, admirable passeur des lumières spirituelles et liturgiques de l’Orient chrétien, n’est pas une vue de l’esprit mais le drame secret de tout homme et du monde, si nous savions reconnaître la kénose de l’Esprit dans l’Eglise comme fissurant le noyau de mort où s’endurcissent nos cœurs et se dessèchent nos souffrances, si nous voulions décidément ouvrir notre abîme à celui de la Plénitude qui s’offre à nous, alors la Liturgie ne nous apparaîtrait plus comme un mirage, une halte ou un souvenir : elle serait notre Source, elle jaillirait en nous et elle nous ferait naître au Nom tant désiré » [10].

Conclusion : Vivre dans l’action de grâce (cf. Col 3, 15)

Le mot d’ordre de la vie chrétienne selon saint Paul est simple : Vivre dans l’action de grâce (cf. Col 3, 15). Comment ne pas rendre grâce en effet pour le don de la liturgie tel qu’il nous est transmis par l’Eglise aujourd’hui, avec sa tradition si riche et sa vitalité si multiforme ? Comment ne pas rendre grâce pour notre participation à la charité du Christ, par la Parole vivante qui nourrit notre foi et nous entraîne dans l’espérance ? Il y a, dans la liturgie chrétienne, des trésors de force et de paix, des bonheurs hors du commun, intégrateurs de tous les bonheurs de la vie. Mais, s’il nous faut rendre grâce pour la liturgie, il nous faut surtout rendre grâce par la liturgie qui ne cesse de nous insérer dans le grand mouvement de louange inauguré par le Magnificat de la Vierge Marie. Aujourd’hui, nous pouvons tous contribuer au progrès et à l’approfondissement de la réforme liturgique : en accueillant mieux les richesses, en particulier scripturaires, qui nous sont transmises par l’Eglise ; en invitant ceux qui ont faim, parfois sans le savoir eux-mêmes, à se nourrir des délices de la foi ; en réformant la liturgie de nos vies pour qu’elles soient toujours davantage une offrande, profonde et rayonnante, à la louange et la gloire de Dieu le Père.

[1Cité et traduit par Grégory SOLARI, Les raisons de la liturgie, L’œuvre, Paris, 2009, 24.

[2Hans Urs von BALTHASAR, « La dignité de la liturgie », Communio III-6 (1978) 2.

[3Louis BOUYER, La vie de la liturgie. Une critique constructive du Mouvement liturgique (Lex orandi 20), Paris, 1956, 295.

[4Dom Lambert BEAUDUIN, « La vraie prière de l’Eglise, communication de Dom L. Beauduin au Congrès des œuvres catholiques de Malines (23 septembre 1909) », André HAQUIN, Dom Lambert Beauduin et le renouveau liturgique (Recherches et synthèses de sciences religieuses), Gembloux, 1970, 238.

[5Ibid..

[6Henri de LUBAC, Méditation sur l’Eglise (Œuvres complètes VIII), Cerf, Paris, 2003, 132-133.

[7Jean DANIELOU, L’oraison problème politique, Paris, Fayard, 1965, 23.

[8Ibid., 111.

[9Séquence de la Fête du Saint Sacrement.

[10Jean CORBON, Liturgie de source, Cerf, Paris, 2007, 67.

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