Texte de la Conférence de carême à Notre-Dame de Paris du 17 février 2008

Deuxième partie, intervention de Benoît Chantre.

M. Benoît Chantre

Benoît Chantre est né en 1963, marié et père de trois enfants. Docteur ès lettres, boursier du Centre national des lettres et du Ministère des Affaires étrangères (Missions Stendhal), éditeur chez Hatier, Hachette et Desclée de Brouwer, il assure aujourd’hui la direction éditoriale des Editions Carnets Nord, filiale des Editions Montparnasse. Collaborant à plusieurs revues, il est vice-président de l’Amitié Charles Péguy, prési-dent (aux côtés de René Girard) de l’association Recherches Mimétiques (www.arm.asso.fr) et membre de la Peter Thiel Foundation. Il a publié de nombreux articles et réalisé plusieurs livres et films d’entretiens (avec René Girard, Jacques Julliard ou Philippe Sollers). Librettiste d’un opéra (sur une musique de Lindolfo Antunès Bicalho), écrivant sur des artistes contemporains, il anime, avec Marc Bayard, les rencontres « Parlare d’arte » à l’Académie de France à Rome

Conférence de carême à Notre-Dame de Paris du 17 février 2008

« Qui dites-vous que je suis ? » – L’art

Reproduction papier ou numérique interdite.
Les conférences ont été publiées dans un livre paru le dimanche 16 mars 2008 aux éditions Parole et Silence.

« Qui dites-vous que je suis ? »
L’art

« La réponse soufflée »

Monseigneur, Mesdames et Messieurs, chers amis, cher Jean

« Pour vous, qui suis-je ? », demande Jésus à ses disciples. Ont-ils senti ce temps du Messie venu croiser leur histoire ? L’invisible exerce une constante pression sur le visible. Nous sommes tous les jours appelés à répondre à la question : « Pour vous, qui suis-je ? » Elle nous est posée à travers le visage de l’innocent, de l’enfant ou du pauvre, elle se prononce à travers le monde et – plus vulnérable encore – la fragilité de l’œuvre d’art. L’événement est signe à déchiffrer, éblouissement, sens apparu dans un tremblement originaire, une lumière diffuse. Le monde bruit de ces moments où les Grecs sentaient déjà venir le dieu. Mais les hommes refusant d’entendre, de voir, de sentir, il fallut qu’à un point de l’espace, en un moment du temps, une Croix apparût, Signe plus radical encore. On ne pourra faire qu’un homme-Dieu, venu sous les traits du dernier des prophètes, ne soit pas mort de l’aveuglement des hommes.

Est-il ressuscité ? Les artistes le prouvent en ouvrant le verrou de la superstition : cette tendance que nous avons tous à recouvrir l’événement d’un vieux langage. Comme si l’événement n’insistait pas à chaque fois pour réinventer la langue, trouver ses propres couleurs ! Le superstitieux redoute ce qui pourrait avoir lieu. Il répète ses formules, se cantonne à ses habitudes, et passe à côté du mendiant. Nous nous accrochons à certains rites, à certains signes, pour nous assurer que nous sommes sur la bonne voie. « Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux ! / Pareils aux mannequins ; vaguement ridicules… » L’artiste ne craint pas la rencontre. C’est pourquoi on l’assimile au mystique. Il nous rappelle, comme le saint, que l’événement a lieu tous les jours. Nous percevons ces signes, mais nous ne voulons pas les interpréter. L’exception artistique dénonce cette surdité. Il est si facile, en effet, de ne pas répondre à l’œuvre d’art, de dire que tout cela « n’est qu’une question de goût ».

L’œuvre nous appelle et nous ne voulons pas l’entendre. Cette absence de goût est un manque de charité. « Ainsi les tableaux vus de trop loin et de trop près, écrit Pascal. Et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu. / Les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture, mais dans la vérité et la morale qui l’assignera ? » Le Christ, bien sûr, venu mettre les hommes à la juste distance. Nous sommes toujours « trop près » ou « trop loin » des œuvres et des autres. Nous ne les écoutons jamais à partir de ce « point indivisible ». Nous croyons voir ou entendre. Mais les artistes nous rappellent que l’événement échappe à nos prises. Confesser sa foi, c’est laisser l’événement dire en nous son propre nom, tout en nous révélant le nôtre. Telle est l’épiphanie du divin, qui nous libère de nous-mêmes. Nous refusons cette évidence, certains d’avoir toujours les mots qu’il faut. « Quand es-tu venu, que nous ne t’ayons pas vu ; quand t’es-tu présenté, que nous ne t’ayons pas accueilli ? - Tous les jours, puisque j’étais le plus petit, le plus invisible à vos yeux de chair. »

Les artistes se posent une question : comment rester fidèle à l’éblouissement premier, comment le transformer en œuvre ? Pour les saints, cet événement ne fait qu’un avec l’identité reconnue du Christ. La Croix est le Signe par excellence, l’Evénement qui devait être opposé à notre refus de voir, d’entendre, de comprendre. Chez saint Matthieu, tout bascule à partir de la confession de Pierre, qui précède l’annonce de la Passion. La question de Jésus : « Pour vous, qui suis-je ? » suscite une réponse immédiate. « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Simon-Pierre se distingue au milieu des disciples, au moment où il distingue le Messie sous les traits de son « Rabbi ». Sa réponse a en elle l’éclat du divin qu’elle vient un temps réfléchir. L’identité du Christ et celle de Pierre sont solidaires. Le Christ éclaire la raison de cette simultanéité : la réponse de Pierre lui a été soufflée par « le Père qui est dans les cieux ». L’événement a eu lieu. Il a fait voir l’aveugle, entendre le sourd. « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. » L’apôtre s’est laissé nommer par l’événement. Il devient signe d’une communauté à venir.

Jésus atteste qu’une transcendance nouvelle est en jeu dans l’intuition de Pierre : non plus la transcendance issue « de la chair et du sang », mais une autre venue sauver l’humanité du pire. Car Satan rôde autour de la question de l’identité chrétienne. Satan, c’est-à-dire l’obstacle, le « jeté devant », qui se dit diabolos en grec. Qu’est-ce qui se « jette devant nous » quand nous répondons à l’événement - ou, en termes chrétiens, quand nous acceptons de nous prononcer sur l’identité de Jésus ? Une fausse image de cet Autre qui vient - une idole, un modèle qui nous empêche de suivre le Christ dans sa Passion, son abandon de toute divinité. C’est pourquoi la question de Jésus suscite deux réponses contradictoires : la réponse inspirée qui témoigne d’une transcendance positive au cœur de la relation, et la réponse enthousiaste, qui signale que la relation est manquée, qu’elle va se retourner en réciprocité violente, en transcendance négative. De la sainteté au sacré, de l’événement à sa caricature superstitieuse, il n’y a qu’un pas. Que Pierre va franchir.

« Enthousiaste », dit le Littré, est celui « qui se croit inspiré », qui a une « admiration excessive » pour quelque chose ou pour quelqu’un. L’« enthousiaste », contrairement à l’étymologie, n’a pas « le dieu en lui », mais vient de le perdre en cherchant à se l’approprier. Du divin qui inspire, au démon qui possède, quelques secondes peuvent suffire. Artiste est celui que ce passage obsède, car il en a connu l’amertume. « Tout proche / Et difficile à saisir, le dieu ! », écrit le poète Hölderlin. Nous oscillons sans cesse entre le sentiment d’être parvenus à nommer l’événement et celui d’y avoir échoué. Tel est le paradoxe de la modernité, où devenir dieu et n’être plus rien sont une seule et même chose. Des rêves prométhéens aux figures de la mélancolie, l’humanité balance sans trouver de point fixe. L’artiste et le saint ont quitté ce cercle infernal. Ils ont cessé d’aller et venir entre ironie et narcissisme, auto-négation et auto-glorification. Ils ont trouvé le « point indivisible », la distance à partir de laquelle l’événement pourra se dire, l’œuvre se construire.

Quand l’Autre vient vers nous et risque de nous « enthousiasmer », il faut savoir attendre. Nous tombons sinon, face à cet Autre, dans une réciprocité qui ne peut que mal finir, dégénérer en divinité disputée. Nous cherchons à devenir cet événement, sans le laisser se dire en nous. Lorsque Jésus demande aux disciples : « Pour vous, qui suis-je ? », la réponse est donnée à Pierre : « Tu es le Fils du Dieu vivant. » L’événement vient de nommer celui qui l’a laissé se déployer. Mais le contact de l’apôtre avec la divinité du Christ se retourne en volonté de puissance. Pierre s’entend dire que sur le socle de sa réponse se bâtira l’Eglise. Jésus parle de la communauté messianique. Mais l’apôtre entend mal. Détaché des disciples et maintenant trop près du Christ, il est devenu dieu. Il aura dorénavant réponse à tout. Quand le Christ révèle à ses disciples le secret de sa Passion qui approche, Pierre s’oppose à cette marche nécessaire. Il ose « tirer le Christ à lui » et « se mettre à le morigéner en disant : Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera point ! » Il se croit devant le Messie davidique, auquel il s’identifie. Il rivalise avec ce Messie qu’il voudrait être. « Passe derrière moi, Satan ! lui répond Jésus, tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu ! » Jésus ordonne à Pierre de s’écarter. Il ira seul vers sa Passion.

« Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. » Ainsi les artistes se renient eux-mêmes par fidélité à l’événement, se « décréent », comme disait Simone Weil, pour qu’à travers eux « le ciel renoue son dialogue avec la terre ». C’est pourquoi la Croix est leur seule arme, leur seule méthode. Nous ne pouvons pas faire que cet événement n’ait pas eu lieu. Et si c’était à partir de lui, et de lui seulement que nous pouvions juger une œuvre, comprendre que ce n’est pas le sujet qui s’exprime en elle, mais le monde qui apparaît là dans une langue nouvelle ? A chacun de s’y reconnaître, à condition de savoir accueillir la nouveauté de ce qui vient. L’inspiration de l’artiste est contagieuse. Nous qui le regardons, l’écoutons, le lisons, nous nous accordons à l’événement que nous sentons se dire en lui. Cet événement relie la terre au ciel. Ne soyons pas l’obstacle qui s’oppose à ce dialogue.

Est-ce le Christ ou Satan qui se présente à nous lorsque nous confessons notre foi, lorsque nous choisissons un geste, une couleur ou un son pour dire le réel rencontré ? Tout l’art consiste à discerner si c’est nous qui parlons, ou si c’est l’événement qui résonne en nous. Ne pas comprendre cela, c’est laisser notre élan devenir acte d’orgueil, avant qu’à cette exaltation succède la mélancolie. Nous sommes victimes de nos modèles. Leur proximité nous exalte, quand leur éloignement nous désespère. Mais la juste distance est ce qui sauve. Jamais Jésus n’a demandé qu’on l’imite. Il a proposé qu’on le suive. Si Jésus est le Christ, s’il n’est pas un homme comme les autres, c’est parce qu’il communique autrement sa divinité. Il ne veut pas être imité – ni imiter quiconque, sinon le Père. Une fois son identité révélée, « il ordonne aux disciples de ne dire à personne qu’il est le Christ ». Jésus avance dans son retrait, son refus d’être un dieu. Il se supprime lui-même comme obstacle. Tel est le sens de sa Passion.

C’est en tirant Jésus « à part », en cherchant à se l’approprier, que Pierre le méconnaît. Il s’oppose au déploiement libre de l’événement. Suivre le Christ, c’est aller jusqu’à la Croix. Voilà pourquoi nous préférons voir les œuvres de « trop près » ou de « trop loin ». Car se situer au « point indivisible », c’est être emmené vers la Passion. L’artiste connaît cela d’instinct. Il sait qu’il doit disparaître pour que son œuvre réponde à sa place. Il doit devenir un « phare », un signe de ralliement. Il sait aussi qu’il ne doit pas copier le Christ, comme Kirilov, ce « possédé » du roman de Dostoïevski, ou le danseur Nijinski, marié avec Dieu le jour de sa folie. Le Christ imite le retrait du Père ; l’artiste imite le retrait du Fils. Au Fiat lux, écrit Péguy, doit répondre le Fiat voluntas tua. A la création du monde, la « dé-création » de celui qui se supprime comme obstacle, afin qu’au risque de l’enthousiasme succède l’inspiration. L’événement trouve alors ses mots, ses couleurs ou ses sons - ceux-là mêmes que l’artiste, ou le saint, ignoraient posséder.

Il fallut un sculpteur pour corriger les élans de l’apôtre. Les deux statues du Bernin à la Galerie Borghese, « L’enlèvement de Proserpine » et « Apollon et Daphné », disent cette vérité dans leur mouvement en spirale. La pierre est devenue cuisse, ventre, corps saisi qui refuse de n’être qu’un corps. Tenues par le dieu des enfers ou celui de la musique, Proserpine et Daphné n’ont qu’une issue pour ne pas redevenir pierres, idoles ou déesses – c’est de disparaître dans la lumière. L’une devient arbre et l’autre s’échappe, quand son ravisseur croit la tenir. Les deux déités se métamorphosent entre ciel et terre, bassesse et sainteté. Rome se dit ici tout entière, dans une giration érotique et divine, un suspens indéfini. Ce dieu qui bouge dans les décombres de la statuaire latine est plus que le retour d’un dieu grec : il est l’incarnation du Père, l’événement impensable qui retourne la mort, la souffle dans l’Esprit. Telle est la vraie pierre, tel est aussi le vrai scandale. L’artiste s’est laissé saisir.

A la question de Jésus : « Pour vous qui suis-je ? », je ne pourrai répondre seul. Puisque répondre, c’est toujours laisser l’Autre le faire à notre place, je cède la parole à mon ami Jean de Loisy. J’ai évoqué la vocation de l’artiste, cette question que la réalité nous pose. Reste à interroger l’expiration, ce visible que l’artiste nous donne à voir. C’est donc avec grande joie que je me laisse maintenant souffler la réponse.

Benoît Chantre

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