Texte de la Conférence de carême à Notre-Dame de Paris du 24 février 2008

Deuxième partie, intervention du père Edouard Herr.

Père Edouard Herr
Prêtre de la Compagnie de Jésus.
Originaire du Luxembourg, le père Edouard Herr est né le 5 octobre 1943. Il est d’abord Maître en sciences économiques et sociales (FUNDP), puis obtient une maîtrise en théologie à l’université de Delhi, en Inde.
En 1987 il écrit sa thèse sur Violence, guerre et paix. Etude éthique et théologique. (1987) et obtient son doctorat en Théologie à l’Université Catholique de Louvain.
Il est professeur de théologie morale sociale et de théologie fondamentale. Enseigne aussi à l.E.T (Institut d’Etudes Théologiques = Faculté de théologie de la compagnie de Jésus à Bruxelles), aux FUNDP (Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix) ainsi qu’à Namur, Faculté de sciences économiques et sociales).
Publications récentes : Bible et mondialisation, dans Bible et économie, Bruxelles, Lessius et PUN, 2003 : L’impact des cultures sur les conflits, dans Promouvoir la Paix, Bruxelles, De Boeck Université de Paix, 2004.

Conférence de carême à Notre-Dame de Paris du 24 février 2008

« Et vous, qui dites-vous que je suis ? » – L’économie

« Et vous, qui dites-vous que je suis ? »
L’économie

Reproduction papier ou numérique interdite.
Les conférences ont été publiées dans un livre paru le dimanche 16 mars 2008 aux éditions Parole et Silence.

Essai de réponse à partir de l’univers économique financier

« Qui dites-vous que je suis, pour vous qui suis-je ? ». Ces paroles furent adressées par Jésus à ses disciples, mais nous pouvons considérer que spirituellement elles s’adressent encore aujourd’hui à nous tous. A cause des remous provoqués récemment par les crises financières, je propose de nous concentrer surtout sur les personnes présentes dans ce secteur financier désormais mondialisé. Comment réagiraient-elles à la question initiale de Jésus ?
Nous allons traiter la question d’abord d’un point de vue personnel et puis, plus collectivement et systémiquement.

Sans doute les réponses personnelles seraient-elles très différenciées. Il y aurait ceux qui estiment que Jésus fut un doux rêveur et qu’il prêchait une religion pour les faibles et les perdants qui n’ont pas leur place dans un monde de compétition. D’autres feraient nettement la part des choses : l’économie et la finance sont des domaines régis par des lois propres où l’éthique et la spiritualité n’ont rien à voir. D’autres par contre conviendraient qu’en principe l’éthique et la spiritualité devraient pouvoir dire leur mot aussi dans les affaires économiques et financières, mais qu’en réalité la jungle financière est telle qu’il y est impossible de suivre le message de l’Evangile. On fera également état d’une sorte de complexe des catholiques, qui se sentiraient coincés et culpabilisés, honteux et mal à l’aise face à la richesse et à l’argent. Perplexités donc par rapport à la question de Jésus. Enfin, comme dans l’ensemble de notre société, le processus de sécularisation est à l’œuvre ici aussi ; il y a une perte de contact avec l’Eglise et l’Evangile de Jésus : c’est l’oubli, l’indifférence, le désintérêt. Cependant, le tableau serait tout à fait incomplet, si on ne mentionnait pas que dans les métiers économiques et financiers, il y a tout de même beaucoup de gens pour qui Jésus Christ est une vraie référence personnelle dans leur foi. Il n’y a pas incompatibilité entre les finances et l’appartenance au christianisme

Pour illustrer ce fait, voici le récit d’une rencontre dans l’évangile selon saint Luc (Lc, 19, 1-10). Il s’agit de la rencontre si vivante entre Jésus et Zachée. Jésus est en chemin vers Jérusalem et il traverse la ville de Jéricho. Et voilà que survient Zachée, il est collecteur d’impôts et riche nous dit l’évangéliste. C’est donc quelqu’un qui n’a pas les meilleures références pour entrer en contact avec Jésus, il est riche parce qu’il extorque aux juifs les taxes et impôts pour le compte des Romains, les occupants haïs. C’est un collabo de la pire espèce, donc bien plus mal placé que la plupart des personnes du secteur financier. Mais l’Evangéliste a noté ces circonstances pour marquer le contraste avec la suite. En effet, l’identité profonde de Zachée, c’est qu’il « cherchait à voir qui était Jésus ». Son cœur, sa vie sont comme aimantés par ce désir profond auquel il ne renonce pas malgré sa situation sociale douteuse. Et Jésus, levant les yeux, lui adresse cette parole de vie : « Aujourd’hui, Zachée, il me faut demeurer chez toi ». Ce fut un « aujourd’hui » de joie et d’amitié. C’est seulement cette dernière, l’amitié, qui entraîne Zachée à une conversion éthique : il répare ses torts, et il répartit en justice.
Si on demandait à Zachée qui est Jésus pour lui, il dirait sans doute : « un Ami qui me respecte et me libère ». Et l’histoire ne nous dit pas que Jésus ait demandé à Zachée de le suivre comme disciple.

Mais, au-delà de ce témoignage, l’argent, qui symbolise toute la sphère de l’économique et de la finance, occupe une place spéciale dans l’Evangile. Aussi, pour répondre à la question de Jésus, « pour vous qui suis-je ? », peut-il être intéressant de réfléchir sur l’argent. D’abord, on en parle beaucoup dans les évangiles. Jésus sait très bien qu’il faut compter avec lui pour vivre, il faut calculer et investir. Rappelons-nous l’épisode de la femme dans sa maison (Lc, 15,8), qui cherche une pièce d’argent et éprouve une grande joie en la retrouvant. L’Evangile connaît l’importance et la nécessité de l’argent. Ce contre quoi Jésus met en garde, c’est que l’argent devient facilement une idole, un faux dieu. « Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent (Lc, 16, 13) ». Pourquoi ? L’argent est une extraordinaire invention humaine comparable au langage : il est comme celui-ci de l’ordre du signe, et il permet la spécialisation dans la production et l’universalité de l’échange. Mais justement à cause de cela il a quelque chose de fascinant : il semble donner accès à tous les autres biens et en ce sens, il peut apparaître comme un concurrent de Jésus. En effet, ce dernier est le véritable médiateur universel qui nous met en rapport avec tout le réel, et donc toutes les personnes y compris Dieu. A tort nous croyons que l’argent constitue un médiateur du même ordre. Certes il procure un certain type de sécurité, de jouissance, de puissance, d’indépendance. Mais il n’instaure qu’une relation du type de l’« avoir » : on peut acquérir, posséder, toutes sortes de choses, mais jamais des personnes avec leur liberté, à moins de les réduire à des choses ou objets. Le Christ, lui, instaure une relation au niveau de « l’être ». Dès lors tout ce qui relève de cette relation - la liberté, l’amour, la confiance, le pardon, le salut et le Royaume - est inaccessible à l’argent. En fin de compte, nous voudrions acquérir par l’argent ce statut de toute puissance qui nous permettrait d’échapper à notre condition finie et mortelle. C’est sans doute pour cela que plusieurs passages de l’Evangile qui nous parlent d’argent laissent entendre qu’il ne nous préserve pas de la mort. « Que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il perd sa propre vie » (Lc, 9, 25, voir aussi Lc, 12, 20). Ainsi l’argent est utile, nécessaire, mais nous devons veiller à ne pas nous laisser dominer par lui ; le choix entre Dieu et l’idole Argent s’impose d’une manière ou d’une autre à tout homme. Pour revenir maintenant à notre question initiale : « Pour vous qui suis-je ? », une autre manière de la poser serait de demander « qui est votre Maître ? ». Si Dieu l’est, alors il se révélera comme Père et Jésus se présentera comme Frère et compagnon de route. Telle fut l’option de Zachée, option qu’il a sans doute mûrie pendant toute sa vie, et il en fut très heureux. Dans le même sens, un chef d’entreprise me disait un jour : « j’accepte l’argent comme juge, mais je le refuse comme maître »

Venons-en maintenant à l’aspect collectif et systémique. On pourrait approcher la problématique comme ceci : la mondialisation, économique et financière, d’une part, et l’histoire du salut accomplie dans le Christ, d’autre part, constituent deux dynamiques fondamentales qui sont vitales l’une et l’autre pour l’humanité tout entière. Ces deux mouvements se rencontrent nécessairement. En effet, la mondialisation pose d’innombrables questions éthiques, et l’histoire du salut assume l’intégralité de la condition humaine y compris l’économique et le financier par l’intermédiaire d’exigences éthiques fortes. Le terrain de rencontre est donc l’éthique. Cette prise de conscience est importante. Beaucoup pensent en effet que l’économique et le financier sont des systèmes autonomes qui n’ont rien à voir avec la spiritualité et l’histoire du salut.
Mais comment poser dans cette constellation la question de Jésus : « pour vous qui suis-je » ? Nous avons vu plus haut qu’on pouvait lui trouver une équivalence en demandant qui est le maître de votre vie ou de votre système, Dieu ou l’Argent ? Cette approche est d’autant plus pertinente qu’on dit souvent que le capitalisme contemporain est surtout financier. Dès lors, si le système capitaliste se laisse encadrer et réguler par un certain nombre d’exigences éthiques et politiques, qui font qu’il reste au service de l’homme et de tous les hommes, on peut supposer que l’argent n’est pas le maître en dernier ressort. Il y a par conséquent un point de contact avec l’Evangile, puisque celui-ci se médiatise par des implications éthiques qui mettent l’homme au centre. Mais pour permettre ce discernement, il est nécessaire d’analyser rapidement le système financier global.

Après la mise en route par les Etats-Unis d’un système de taux de change flottants (1971), les Etats et les classes moyennes ont voulu emprunter et placer leur épargne aux meilleures conditions et hors de leur pays, tandis que les firmes multinationales sont allées directement sur les marchés boursiers pour lever des capitaux. Tout cela fut rendu possible par le formidable essor des NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) et les mesures de déréglementation (les trois D : désintermédiation, décloisonnement et déréglementation). Les fameux investisseurs institutionnels (les zinszins), comme les fonds de pension, ont rassemblé et canalisé l’épargne des particuliers et l’ont investie dans les entreprises qu’ils ont sérieusement mises sous pression en exigeant des rendements (trop) élevés sur leurs participations. Voilà le processus.
Les experts et opérateurs financiers ont souvent laissé entendre que l’Eglise ne les écoutait pas et ne comprenait pas les mécanismes complexes de leur système globalisé, et dès lors était trop sévère à leur égard. (C’est vrai que par le passé, l’Eglise a été pour des raisons valables contre le prêt à intérêt, mais elle n’avait pas tenu compte de ce que le prêt à intérêt dans un système à accumulation de capital est différent du prêt à la consommation)

Il convient dès lors de mentionner brièvement les services réels indispensables que les finances rendent à l’économie : ces marchés permettent une prise en charge et une répartition des risques liés à une fonction essentielle du capitalisme : transférer des richesses dans le temps. C’est la fameuse anticipation. Le système permet aussi de rassembler des apports financiers au service de gros projets qui ne pourraient pas se financer autrement. De plus les marchés permettent le règlement des paiements et la diffusion d’informations indispensables aux investisseurs et spéculateurs. Enfin, par la liquidité des titres, ils rendent possible en principe une rapide et efficace allocation des ressources. (Voir aussi : « Le développement moderne des activités financières au regard des exigences éthiques du christianisme », A. de Salins et F. de Villeroy de Galhau ; ainsi que « Repères dans une économie mondialisée », Commission sociale des évêques de France)
Le développement de ces marchés fut extraordinaire, il n’est pas étonnant dès lors qu’il y ait eu des crimes (Enron, Parmalat), des scandales (des rémunérations exorbitantes), des perversités (les paradis fiscaux), et des abus de toutes sortes (par exemple, la spéculation qui n’a plus aucune fonction économique positive). Un connaisseur du dossier de la Société Générale a fait remarquer que le cas du jeune trader n’est pas unique. En ce sens-ci : ces jeunes professionnels sont certes bien formés en matière financière, mais leur formation humaine et éthique reste vraiment élémentaire. N’est-ce pas significatif pour l’ensemble du système et n’est-ce pas une prise de conscience salutaire qui donne une force nouvelle à la question de Jésus ?

Tout cela est grave, car cela ruine la base même de la vie économique et financière, à savoir la confiance. Mais on pourrait rétorquer : voilà effectivement des effets regrettables et négatifs, il faut certes les corriger, mais en tant que tels, ils ne touchent pas le fonctionnement du système qui nous occupe ici.

Continuons dès lors notre réflexion. Un premier défaut structurel réside dans les crises et instabilités à répétition qui surviennent assez souvent. On parle d’une crise tous les 18 mois. La dernière, nous y sommes encore, est celle des crédits hypothécaires aux Etats-Unis. Or ces crises se répercutent malheureusement sur l’ensemble de la vie économique et font des couches sociales pauvres les victimes les plus nombreuses et les plus touchées. Il y a là un besoin évident de régulations et de précautions.

Un deuxième défaut, peut-être encore plus grave, est celui de la répartition des richesses et revenus du système. On a l’impression qu’il tourne sur lui-même (comme un jeu de casino), sans finalité éthique comme celle préconisée par l’ESE (Enseignement Social de l’Eglise), à savoir la destination universelle des biens au service de tous les hommes. Beaucoup d’experts font remarquer que la répartition des revenus telle qu’elle ressort du fonctionnement du système financier, est systématiquement biaisée en faveur du capital et au détriment du travail. On risque de fonctionner par exclusion plutôt que par inclusion. En ce qui concerne notre question, qui peut s’énoncer comme suit : « le système est-il suffisamment soumis à des régulations éthiques au service de l’humain ? », il faut bien reconnaître que l’instabilité et la répartition posent une sérieuse question.

Revenons maintenant à notre question initiale, la question de Jésus : « qui dites-vous que je suis » ? Ce n’est pas l’interrogation anxieuse d’un personnage narcissique, mais l’invitation, sous forme de question, d’engager une Alliance avec Dieu en Jésus-Christ. Du point de vue plus systémique cela suppose que le système financier est intégrable dans la dynamique de l’histoire du salut avec Dieu. Nous avons indiqué que ceci est possible dans la mesure où la globalisation financière répond à l’interpellation éthique et politique de s’ouvrir au bien commun notamment à propos des crises et de la répartition des revenus. Mais y aurait-il une manière plus concrète de formuler la question de Jésus au système financier global ? Oui, car nous savons que tout au long de l’Evangile Jésus s’identifie aux pauvres et aux petits, au point d’en faire le critère du Jugement Dernier (Mt., 25) Autrement dit, la question initiale de Jésus, « qui dites-vous que je suis ? », se reformule ainsi : « que deviennent les pauvres et les faibles dans le système financier global » ?
Si on se met au niveau mondial, environ la moitié de l’humanité vit dans une grande pauvreté sinon dans la misère. Certes, le paradoxe c’est que ces gens vivent en grande partie dans des pays comme l’Inde et la Chine qui sont devenus de redoutables concurrents pour nous ; en effet, il existe une inégalité énorme entre les riches et les pauvres à l’intérieur même de ces pays. Néanmoins, considéré du point de vue de l’unité de l’humanité dans le Christ, il est insupportable que notre système financier n’arrive pas à trouver des moyens pour investir dans des projets de développement et alléger la dette des pays pauvres notamment en Afrique. Décidément il y a quelque chose qui fonctionne mal au niveau de la gouvernance mondiale.

En de nombreux passages de l’évangile, Jésus souhaite que l’argent circule, se répande, de manière à inclure les exclus dans la circulation. Sinon, c’est effectivement l’idole qui maîtrise le système.

Et pourtant, il y a des initiatives certes humbles, mais réelles qui vont dans la bonne direction : ainsi les efforts consentis dans la ligne des micro-crédits et des micro-finances. Même s’ils sont encore tâtonnants, les essais pour promouvoir des investissements éthiques vont dans la bonne direction.

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