Texte de la conférence de Carême du 17 février 2013 : « Croire, un don, une décision ? »

Par Mgr Bruno Lefevre Pontalis, vicaire général.

La question traverse l’histoire et le cœur des hommes. L’Écriture et la Tradition montrent que Dieu parle le premier et fait luire pour l’homme la lumière de la Vérité qui « lui ouvre les yeux du cœur ». La Foi est d’abord un don et une œuvre de Dieu lui-même dans la vie de l’homme. Mais en même temps, la raison, la volonté et les sentiments s’unissent pour recevoir cette grâce de Dieu et ne cesser de donner leur propre réponse. La Foi est aussi une décision de l’homme qui s’engage librement et le fait avancer sur un chemin de conversion.

La conférence en vidéo

Texte de la conférence
Reproduction papier ou numérique interdite.
Les conférences seront publiées dans un livre à paraître le dimanche 24 mars 2013 aux éditions Parole et Silence.

« Croire, un don, une décision ? »

Monsieur le Cardinal, frères et sœurs,

C’est un beau cadeau qui nous est ainsi offert, en cette année, par celui qui fut notre pape pendant huit ans, non seulement d’approfondir la Foi chrétienne, mais de mieux comprendre ce que signifie, un chemin de Foi, et quelles peuvent en être les étapes et les conséquences.
En cette première conférence de Carême, la décision si forte et libre, si humble et courageuse que le Saint Père Benoît XVI vient de prendre dans la Foi, est bien sûr très présente à notre esprit et en notre cœur. Elle éclairera sûrement, en ces semaines, notre réflexion, elle nourrira notre prière et nous aidera, peut-être, à laisser jaillir ou du moins à renouveler notre propre acte de Foi.

Lors des dernières JMJ à Madrid, un jeune du groupe que j’accompagnais vint me trouver, tard dans la soirée comme ils savent le faire, pour me confier : « Mon Père, j’aimerais bien croire, comment faire ? ».

« Avoir ou ne pas avoir la Foi »…, la question traverse l’histoire des hommes et continue d’être posée aujourd’hui, comme un reproche ou comme une excuse.
Pourquoi celui-ci, celle-ci, peut-il, peut-elle affirmer : « J’ai la Foi. Je suis croyant » ?
Seraient-ils des privilégiés de Dieu ?
Pourquoi, au contraire, tel autre, dira : « Je n’ai pas la Foi, ou même j’aimerai croire mais je n’y arrive pas, je ne ressens rien ou encore « j’ai perdu la Foi » ? »
Seraient-ils les délaissés de Dieu ?
Nombre de nos contemporains, peut-être nous-même, nous posons ces questions.
La Foi est-elle ainsi plutôt, un don, une œuvre de Dieu dans le cœur de l’homme ?
Ou au contraire est-elle une décision, une volonté de l’homme qui s’engage librement ?
Les deux propositions sont-elles d’ailleurs contradictoires ?

Le deuxième Concile du Vatican décrit la Foi dans la Constitution dogmatique Dei Verbum en affirmant :
Par la Foi, « l’homme s’en remet tout entier et librement, dans un complet hommage d’intelligence et de volonté, à Dieu qui se révèle ».
Cette déclaration fait, d’emblée, apparaitre, tout d’abord que la Foi est la réponse de l’homme à la révélation que Dieu a faite de Lui-même. Elle n’est certainement pas un sentiment vague et sans contenu. Son contenu n’est autre que Dieu lui-même tel qu’il s’est révélé dans l’histoire.
La réponse de Foi n’est donc possible que si Dieu parle le premier et fait luire sur l’homme, la lumière de sa vérité, qui, comme l’affirmera St Paul, lui « ouvre les yeux du cœur ! »
Ce ne sont pas d’abord des raisons extérieures, ni une intuition individuelle, mais Dieu lui-même qui doit convaincre l’homme et rendre évidente pour lui, la Vérité.
Si la Foi est une grâce de Dieu, qu’est-ce que cela veut dire et comment l’est-elle ? Ces interrogations feront l’objet du développement de notre première partie.
Mais d’autre part, de la déclaration du Concile, il ressort que, dans le même temps, la raison, les sentiments et la volonté, c’est-à-dire l’homme tout entier, s’unissent pour recevoir ce don de Dieu et ne cesser de donner leur propre réponse.
La Foi semble bien être aussi un acte libre et responsable de l’homme. Mais là encore, qu’est-ce que cela signifie ? Et l’homme en est-il capable ? Nous réfléchirons à ces questions en une deuxième partie.
Enfin, si la Foi apparait bien à la fois comme un acte de Dieu et comme une décision de l’homme, c’est l’histoire de Dieu avec chacun et chacune de nous, qui s’accomplit dans la Foi, ici et maintenant.
Ainsi la Foi, en étant rencontre, communion et amitié réciproque avec Dieu et les autres humains, n’est-elle pas aussi, pour être une Foi vraiment vivante, chemin de conversion quotidienne pour chacun ? Ce point sera abordé dans notre troisième et dernière partie.

I. Oui, tout d’abord, comment reconnaitre et comprendre que la Foi est un don de Dieu ?

Dans le domaine humain, nous savons que l’intimité profonde d’une personne nous demeure en grande partie cachée.
Les sentiments d’un autre être à notre égard, doivent, pour être reconnus, nous être révélés ; non seulement par ce que cet autre nous dit, mais encore plus par ce qu’il fait.
Quand une personne nous dit « je t’aime », nous ne pourrons reconnaître cette parole comme sincère et vraie que par les actes de bonté, d’amour, que cette personne posera pour nous.
Si ceci est déjà vrai dans nos relations humaines, cela vaut encore bien davantage dans notre relation à Dieu.
Tout l’itinéraire de la Révélation biblique nous montre ainsi Dieu qui va vers l’homme, Dieu qui le premier prend l’initiative de se faire connaitre, Dieu qui fait le premier pas de la rencontre et de l’Alliance, Dieu qui, le premier, ose croire en nous.
Dans sa quête de sens et de vérité, l’homme ne court donc pas dans le vide. Nous croyons au contraire que c’est l’Éternel qui librement vient vers nous.

À cause de la philosophie, nous avons souvent l’image d’un Dieu impassible, lointain.
Toute l’Écriture, nous dévoile, au contraire, qu’il ne trône pas dans une solitude inaccessible, mais qu’il s’est approché de nous et a cette passion de se faire connaitre par sa Parole et ses actes.
Le premier livre de la Bible nous montre de manière très forte, dès les débuts du monde, Dieu qui cherche l’homme.
Dans le récit de la faute originelle d’Adam et d’Ève, il est écrit que ceux-ci entendirent le pas de Dieu qui se promenait dans le jardin et qu’ils se cachèrent devant le Seigneur Dieu parmi les arbres du jardin.
Le Seigneur Dieu appela l’homme : « Où es-tu ? »
Oui, Dieu pose à l’homme cette question : « Où es-tu ? »
Dieu cherche l’homme, Dieu ne cesse de rechercher l’homme.
Et chacun de nous, au cours de son existence est appelé à répondre à cette question initiale de Dieu : « Où es-tu ? »
Dans le premier testament, il n’y a pas de terme correspondant à notre mot « grâce » mais les mots qui s’en rapprochent, éclairent cette réalité qui jaillit du cœur de Dieu :
Ce sont le don de la personne, la fidélité inébranlable, la miséricorde, l’attachement profond qui disent au plus près ce qu’est la grâce.
Cette faveur de Dieu se manifeste bien sûr d’abord envers Israël par l’élection, qui est purement gratuite et qui ne dépend que de l’amour de Dieu, et par l’Alliance qui en est la conséquence.
Tout le déploiement et les péripéties de l’Alliance, tout au long de ce premier testament, consacre cet engagement de Dieu dans l’histoire d’Israël et des hommes.
D’une manière admirable, comme résumant cet élan divin à travers l’histoire, le Concile Vatican II pourra alors enseigner : « Par sa révélation, provenant de l’immensité de son Amour, Dieu qui est invisible, s’adresse aux hommes comme à ses amis, et converse avec eux pour les inviter à entrer en communion avec lui et les recevoir en cette communion. »
Ainsi Dieu ne nous révèle pas seulement qu’Il existe mais qu’Il est l’Emmanuel, Dieu avec nous, Dieu qui vient à nous. Dieu veut se faire connaitre ainsi gratuitement, librement, par volonté d’amour depuis l’origine du monde à travers la Création, l’histoire de Son peuple, mais aussi, au cœur même de la conscience humaine qu’il désire illuminer par le don de la Foi.

Cette grâce illuminatrice de la Foi, qui, je le crois, est, à un moment ou à un autre dans sa vie, proposée d’une manière que Dieu connaît, à tout homme, à toute femme, et par rapport à laquelle chaque être est appelé à se positionner, n’a donc pas d’abord pour objet de communiquer à l’homme des vérités ou des préceptes qu’il serait impossible de découvrir tout seul.
Elle est plutôt cette rencontre gratuite, libre, entre Dieu qui en a l’initiative et sa créature.
Par sa Parole et son action qui viennent comme délicatement, respectueusement frapper à la porte du cœur de l’homme, Dieu vient ainsi, non pas apporter « quelque chose », mais se donner Lui-même dans sa présence d’amour et de vie.
Lorsque nous nous demandons ou lorsqu’on nous demande « qui est Dieu ? », en définitive, nous n’avons pas besoin de nous livrer à des spéculations compliquées.

Nous n’avons pas besoin, non plus, d’en appeler à un sentiment vague qui serait la projection de nos désirs et de nos aspirations.
A la question posée, nous ne pouvons pas répondre autrement qu’en racontant cette histoire vivante des relations entre Dieu et les hommes, entre Dieu et chacun de nous, en disant : « Voilà notre Dieu, celui qui a conduit Abraham, libéré Israël, parlé à son peuple, celui qui a donné et ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts, Celui qui, par pure grâce, nous a appelés à Sa communion et qui ne cesse de venir nous sauver, nous guérir ».
Ma Foi en Dieu vit du souvenir et de la représentation de cette histoire qui me précède et dans laquelle je décide de m’inscrire, lorsque je comprends, à mon tour, que Dieu vient aussi vers moi et m’invite à vivre de cette communion.
Mais nous ne pourrons pas avancer dans notre réflexion sans regarder ce que l’Évangile lui-même dit de cette grâce de la Foi.
Il est clair, là aussi, que, dans les Évangiles, la Foi ne consiste pas d’abord à admettre un certain nombre de principes ou de vérités. La Foi n’est pas le consentement à une doctrine ou à des valeurs, ni même simplement l’adoption d’un style de vie ; la Foi, c’est d’abord l’adhésion de tout son être à la personne de Jésus-Christ qui se fait connaitre à nous par la grâce de l’Esprit Saint.
Et là, la scène évangélique de la Profession de Foi de l’Apôtre Pierre est décisive, après que Jésus eu demandé à ses disciples, comme il ne cesse de le faire pour nous : « Pour vous qui suis-je ? ».
Lorsque Pierre confesse que « Jésus est le Christ, le Fils du Dieu Vivant », immédiatement, Jésus lui déclare que cette révélation ne lui est pas venue « de la chair et du sang mais de son Père qui est dans les Cieux ».

Cette parole de Jésus est d’une importance capitale. Il n’y a de Foi pour le chrétien, que dans cette reconnaissance personnelle du Christ Jésus qui est, elle-même, l’œuvre du Père en nous.
Cette Foi en la personne du Christ est une vertu surnaturelle, infuse par Dieu lui-même, dira la réflexion théologique.
Ce que Saint Pierre a vécu, chacun de nous est appelé à le reconnaître et à l’expérimenter.
La Foi, selon la Parole même du Christ, n’est donc pas, en son premier mouvement, une décision personnelle un chemin que nous parcourerions à la force des poignets, ni même un itinéraire qui nous permettrait d’avancer pas à pas dans un certain nombre de certitudes.
La Foi est d’abord un don, un don qui est le mystère même de Dieu qui nous rejoint, dont le sommet est la venue du Fils en notre chair, don dans lequel, comme le signifie le baptême chrétien, nous sommes en permanence plongés, immergés, ensevelis.

La Foi dépasse donc nos possibilités humaines ; nous n’avons pas par nous-même, de quoi la structurer ou l’établir, mais nous sommes capables – ce qui est immense – de la recevoir.
Tout vient de Dieu, tout est gratuit, rien n’est subordonné à nos mérites, rien ne vient au départ de nous.
Et c’est pour cela que l’Église a compris qu’elle pouvait, en s’appuyant sur la Foi des parents et des parrains-marraines, baptiser des petits enfants qui ne peuvent pas encore, par eux-mêmes, agir, ni vouloir, ni même croire, parce que tout vient d’abord de Dieu, qui nous aime le premier.
Ce qui est vrai du petit enfant demeure vrai de l’adulte qui peut certes, vouloir et désirer, mais qui doit toujours être dans l’attitude de celui qui reçoit, de celui qui a les mains ouvertes et le cœur confiant, afin que Dieu puisse venir à lui, le saisir au plus profond de lui-même, et se donner à lui.
Si nous avons la possibilité de réfléchir sur notre propre cheminement spirituel, nous savons bien que toutes les étapes essentielles de notre vie ont été des étapes où Dieu s’est fait connaître à nous, au-delà de ce que nous pouvions désirer ou même imaginer.
Toute étape décisive de notre vie est une irruption, une découverte et non pas une construction que nous aurions élaborée à partir de nos propres conceptions.
Finalement la Foi est un don, comme l’amour est un don, car Dieu qui en est la source n’est lui-même que don.
Voilà comment notre Dieu agit.
Demeure tout de même alors cette question délicate :
Si la Foi est ainsi un don de Dieu, pourquoi Dieu semble-t-il distribuer cette grâce d’une manière inégale, lui dont l’Écriture dit qu’il veut que tous les hommes soient sauvés ?

Le don de la Foi n’agit-il pas – pourrions-nous le penser parfois – comme un numéro de loterie accordé à certains, refusé à d’autres ?
Nous sommes très certainement placés là, à la fin de cette première partie, devant tout le mystère de la liberté humaine.

- Y-a-t-il des hommes qui refusent de croire jusqu’à leur mort ? Oui, sans doute, car si ce n’était pas le cas, l’homme n’aurait pas réellement le choix de croire
- Dieu donne-t-il les mêmes chances de croire à tous ? Oui sans doute, car là encore, si ce n’était pas le cas, la liberté de l’homme serait contrariée.
Comprenons bien alors que celle ou celui qui, dans un acte de liberté, désire croire, peut, et même doit oser demander à ce Dieu qu’il ne connait pas encore, ce don de la Foi.
Ce désir de croire est, déjà en son cœur, comme chez les catéchumènes qui se préparent au baptême, une première grâce de Dieu, une première avance sur ses dons.
Blaise Pascal prête ce mot à Dieu : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas trouvé ». L’homme peut avoir faim de Dieu parce que Dieu se rend déjà présent à son cœur.
Nous connaissons cette prière minimale de Charles de Foucauld : « Mon Dieu, si vous existez, faites-vous connaitre », qui prolongeait finalement ces mots admirables de cet homme de l’Évangile : « Je crois Seigneur, mais viens au secours de mon incroyance ! ».

II. Cette ouverture du cœur d l’homme nous invite alors à regarder ce deuxième versant de la Foi, inséparable du premier à savoir la réponse de l’homme au don de Dieu.

Si Dieu va vers l’homme, si Dieu ne cesse de vouloir se donner à nous, ce n’est pas pour nous démobiliser mais c’est pour nous apprendre à le chercher, à aller nous-même vers lui, à nous donner à lui, et dans un même mouvement, à nos frères.
Oui, l’homme – comme toute la tradition chrétienne l’exprime – est « capax Dei », capable de connaitre Dieu, capable d’accueillir le don qu’il fait de Lui-même.
Toute l’Écriture révèle que croire, c’est, dans le même temps, recevoir ce don de Dieu et mettre en œuvre sa liberté, son intelligence, sa volonté, ses sentiments pour répondre à cette action divine qui nous rejoint et nous met en route.
Ce versant de la Foi, comme une réponse, par la mobilisation de tout notre être et de toutes nos facultés, nous le découvrons dans la Bible, avant tout chez Abraham, en qui commence l’histoire particulière des relations entre Dieu et les hommes.

Celui que St Paul appelle « le Père des croyants » vit en Chaldée jusqu’au jour où l’appel de Dieu l’atteint.
Abraham croit, c’est-à-dire qu’il reconnait l’appel de Dieu et qu’il lui répond. Ces deux mouvements sont inséparables.
Il se fie à la parole reçue et se met en route conformément à l’ordre divin, s’engageant même, à vue humaine, dans un avenir tout à fait incertain.
Espérant contre toute espérance, il devient dans son acte de Foi le Père des croyants, celui qui ouvre la route et rend féconde la promesse divine.

Cette réponse de Foi d’Abraham, les « oui » de Moïse, des prophètes, de toutes les grandes figures de l’histoire d’Israël jusqu’à celui de la Vierge Marie et des Apôtres eux-mêmes culminent, pour nous chrétiens, dans l’acquiescement et l’itinéraire de Jésus que le disciple est appelé à imiter et à suivre.
Comme le Christ qui est toujours en route, le baptisé, lui aussi, est appelé, en réponse au don de la Foi, à se mettre en marche. Si bien que dans le Nouveau Testament, croire, répondre par la Foi devient synonyme de « marcher à la suite du Christ ».
Ainsi croire sera toujours faire un pas, un pas concret.
Comme dans l’amour humain, il nous faut souvent faire un pas, un pas dans l’inconnu qui espère une réponse réciproque.
Si sans cesse nous nous disons à nous-même et aux autres : « Je n’affirme pas que Dieu n’existe pas. En soi, je ne suis pas contre le fait qu’il puisse y avoir une force suprême … mais j’attends de voir. D’ailleurs personne ne pourra jamais m’assurer que Dieu existe. Je vais en rester là … »

Eh bien, si nous en restons là, avec ce type d’argument, il est certain que la Foi ne pourra jamais s’enraciner en nous, même si la grâce attend à notre porte. Cela parce qu’en vérité, il n’y a plus de recherche en nous ; il manquera toujours ce pas nécessaire, pour s’approcher de sa présence possible en espérant le rencontrer.
Cette décision se prend et se reprend souvent lors de moments clés de notre vie. Une naissance, un mariage, un deuil, une réussite, un échec, peuvent être par exemple de tels moments. Mais c’est toujours un choix de liberté, un choix qui sera toujours le mystère du cœur de chaque être humain.

Dieu ne se permet jamais de violenter la liberté d’un homme mais désire que nous cherchions librement à le découvrir.
Et pour faire ce pas nécessaire, l’intelligence et la volonté sont mobilisées et coopèrent librement avec la grâce divine.
Certains peuvent être surpris que l’acte de Foi soit ainsi profondément lié à l’intelligence et à la volonté.
Aujourd’hui, un certain fidéisme tend à mésestimer le rôle de l’intelligence, de la raison dans la Foi.
On se persuade parfois que, moins il y a de motifs rationnels de croire, plus la Foi serait pure, louable et méritoire.
Combien de chrétiens ne se vantent-ils pas même d’avoir la Foi dite du charbonnier, qui est différente de l’intelligence des petits ? Mais nous ne pouvons pas donner notre réponse dans la Foi parce que c’est absurde.

Au contraire, à l’encontre de cette tendance qui déprécie le rôle de la raison, l’Église, en particulier par le concile Vatican I, vécu en pleine période rationaliste et athée, a toujours maintenu une confiance bienveillante à l’égard des capacités de notre intelligence.
Si la Foi est aussi un acte humain dans sa réponse, la raison doit y avoir un rôle déterminant.
Nous savons combien Benoît XVI en a fait une ligne de force de son pontificat.
« S’il faut croire pour comprendre, il faut aussi comprendre pour croire » affirme St Augustin dans une formule célèbre. Si bien que pour le chrétien, l’intelligence est non seulement au service de la Foi mais est elle-même stimulée par la Foi.
La Foi est une réponse éclairée par l’intelligence mais aussi indissociablement mue par la volonté.
Je crois parce que librement je veux croire.
Déjà au 3ème siècle, Tertullien écrivait au proconsul d’Afrique qui avait livré les chrétiens aux bêtes et en avait fait périr sur le bûcher : « Il est contraire à la religion de contraindre à la religion, qui doit être embrassée volontairement et non par force ».

La Foi requiert donc, dans sa réponse, une décision, un assentiment de la volonté.
D’ailleurs les expressions « avoir la Foi » et « perdre la Foi » que nous employons communément, doivent être examinées de près. La Foi n’est pas une chose que l’on peut posséder définitivement ou perdre inopinément. Beaucoup de chrétiens se demandent s’ils « ont la Foi ». D’autres affirment « avoir perdu la Foi ». Mais on ne perd pas la Foi comme on perd son portefeuille ou son trousseau de clés.
Oui la Foi relève de la volonté.
Perdre la Foi signifie, en ce sens, cesser de vouloir croire… ou ne pas l’avoir entretenue et nourrie.
La perspective biblique ne se situe, d’ailleurs pas, dans cet ordre de l’avoir - avoir ou ne pas avoir la Foi - mais, nous l’avons dit, dans l’ordre de la démarche et de la mise en relation existentielle.
Ainsi la Foi, éclairée par l’intelligence et mue par la volonté, en réponse à Dieu qui se propose, va être ce chemin de l’homme vers Dieu, cet itinéraire de relation de la Créature envers son Créateur.
Elle n’est pas une attitude satisfaisante de gens installés dans des théories et bardés de concepts qui ne tiendraient d’ailleurs pas bien longtemps à l’épreuve de la vie, mais plutôt l’accueil de la vie divine en nous qui nous conduit à répondre, en choisissant de vivre selon l’enseignement du Christ et ultimement, de faire de notre vie un don par amour.

Ce chemin de don de nous-même n’est finalement que la seule réponse possible et pleinement satisfaisante à cette grâce de la Foi reçue de Dieu qui lui-même se donne à nous.
Dès l’instant où nous percevons quelque chose de l’amour de Dieu, nous ne pouvons y répondre autrement que par un amour semblable.
Bien entendu, ce n’est pas à la suite d’un raisonnement à huis clos que cette réponse de la Foi s’élabore et se déploie dans une vie.
La Foi est un acte personnel mais jamais isolé.
C’est toujours en rencontrant et en s’appuyant sur d’autres croyants que je construis ma propre réponse qui devient un « nous croyons ». Car nul ne peut croire seul, comme nul ne peut vivre seul.
On reçoit ainsi concrètement la Foi de l’Église, des hommes et des femmes qui, tout au long de l’histoire et aujourd’hui en vivent et en témoignent. Mais si on la reçoit, la Foi n’est pas pour autant héréditaire. On ne nait pas chrétien, on le devient. La nécessité de l’initiation, notamment au sein de la famille, comme pour toute passion à communiquer, se révèle aujourd’hui décisive.
La Foi comme réponse de l’homme est ainsi ce chemin qui le conduit, d’étape en étape, vers Dieu.
Elle ne peut être, si elle est réponse à Dieu qui se propose et se donne totalement, qu’un projet de vie qui éclaire tous les domaines de son existence et qu’une manière d’être qui nous implique, nous aussi, tout entiers.

La réponse hébraïque qui correspond à notre mot « croire » est « aman ». Elle se retrouve, bien sûr, dans la réponse liturgique d’approbation « Amen ».
Cette racine évoque l’idée de fermeté, de constance, d’attache profonde qui permet un engagement de tout notre être.
Croire signifie qu’on s’appuie désormais sur Dieu, qu’Il compte pour nous, qu’on fonde et qu’on bâtit son existence sur Lui,. Croire consiste à dire Amen à Dieu, avec toutes les conséquences que cela comporte, c’est-à-dire jusque dans une transformation radicale de nos points d’appui et de l’idée que nous pouvons nous faire de nous-même, du sens de notre vie et des actions que nous menons.
Sans cette réponse, sans cet Amen de confiance et d’amour, compris comme une mise en œuvre, de tout ce que nous sommes, la Foi elle-même n’existe pas.

III. Cela nous conduit à notre troisième réflexion qui est de mieux saisir, en ce début de temps liturgique du carême, que croire et se convertir ne font qu’un…

Car si la Foi est bien la grâce d’un Dieu qui se donne par amour et la réponse de l’homme qui veut accueillir ce don, elle sera nécessairement, pour être vivante, le moteur d’un vrai chemin de conversion pour arriver à aimer de cet amour reçu. La Foi active, c’est la charité, c’est l’amour de Dieu mis en œuvre. « La Foi opérant par la charité » devient un nouveau critère d’intelligence d’action qui change toute la vie de l’homme » affirme Benoit XVI dans « Porta Fidei ».
Autrement dit, on ne peut croire authentiquement et ne pas vouloir en même temps que cela change concrètement quelque chose dans sa vie.
La Foi véritable fait naitre dans le cœur du croyant, ce désir que sa vie entière demeure de plus en plus conforme au don qu’il a reçu. Même s’il n’y arrive pas du jour au lendemain, il en reçoit par la Foi la force, et il s’engage sur ce chemin.
Oui, la Foi ouvre pour le croyant un itinéraire de conversion qui est finalement une mise en pratique concrète de la vie morale selon l’enseignement du Christ.

Dans l’Évangile nous découvrons de nombreuses fois que les
exigences fondamentales de Jésus, dans la marche à sa suite, sont la Foi et la conversion.
Lorsque Jésus inaugure sa proclamation de l’Évangile en Galilée, ses premiers mots, ceux qui ont résonné à nos oreilles en ces premiers jours de carême, sont : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ». Les deux sont liés.
La conversion présuppose la Foi et à partir de la Foi s’ouvre une dynamique de conversion.
Cette conversion n’est envisageable - et c’est bon de le réentendre au commencement du carême pour éviter de tomber dans le rapide découragement - non pas par une espèce de volontarisme mais dans un accueil confiant de la présence du Christ dont il est possible de faire l’expérience.

Dans la Foi, comme dans la conversion qu’elle inaugure, il s’agit moins de vouloir saisir, une manière d’être, un comportement, une vertu même, que de se laisser continuellement saisir par la proximité et la puissance de Dieu qui elle-même, de l’intérieur, nous convertit.
Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que lors des guérisons qu’Il accomplit dans l’Évangile, Jésus se contente de la confiance en lui et en la puissance de Dieu qui agit par lui.
« Crois-tu, croyez-vous que je puisse faire cela ? » demande-t-il souvent à ses interlocuteurs.
Mais, dans le même temps, nous voyons que ces guérisons, ces pardons sont le plus souvent accomplies comme des encouragements à le suivre en une vie nouvelle, dans un mouvement de conversion, sans cesse à reprendre.
« Va et désormais ne pêche plus… ».
C’est alors cette conversion à vivre concrètement dans notre existence humaine, l’Évangile, qui témoignera de l’authenticité de notre Foi.
« Il ne suffit pas de dire « Seigneur, Seigneur » pour entrer dans le Royaume des Cieux, il faut faire la volonté de mon Père qui est aux Cieux » dira Jésus.

Saint Paul parlera de « l’œuvre de la Foi » manifestant ainsi ce lien profond entre la Foi et sa mise en œuvre dans une dynamique de conversion sans cesse renouvelée.
Bien sûr, ce chemin d’ajustement permanent entre ce que l’on croit et ce que l’on fait, entre ce que l’on professe et la manière dont on vit, peut être difficile. Il peut traverser des zones de doutes et d’obscurité, connaitre des étapes de tâtonnements et de confrontation avec un monde parfois hostile, mais il vise ce sommet qui est l’unification de toute notre vie dans le Christ. C’est là, au fond, le plein achèvement du mystère chrétien dans la vie d’un être humain.
Il n’est pas question d’une autre vie, mais d’une vie qui, petit à petit, devient moins superficielle, plus profonde, plus réelle, parce que totalement éclairée et irriguée par la Foi en Dieu.

La Foi nous fait ainsi aller toujours plus de l’avant, être inventif et audacieux, elle nous fait sans cesse repartir et entrer dans le courage de vivre.
C’est bien le mystère et l’énergie de Pâques, du passage de la mort à la vie, qui sont ainsi, par la Foi à l’œuvre en nous.
Voilà le cœur et le réalisme de la Foi chrétienne.
Le chrétien est appelé à croire que ce salut, Jésus-Christ l’a accompli une fois pour toutes, dans sa passion, sa mort et sa résurrection, que maintenant il nous l’offre, et que cela change notre vie. Notre chemin de Foi est d’accueillir cela en y engageant résolument notre liberté.
Tout se joue là, tout se choisit là, c’est ce que nous vivons en ce carême : oui ou non, le Christ est-il pour moi, le chemin, la vérité et la vie ? Et cela change-t-il mon existence ?

Au terme de cette conférence, en conclusion, j’aimerais mettre l’accent sur ce qui peut nourrir notre Foi, source de notre engagement d’hommes, de femmes et de chrétiens.
Lorsque nous avons compris que la Foi jaillit de la rencontre de la liberté de Dieu qui se donne, et de la liberté de l’homme qui répond, notre personne toute entière va désirer entretenir, nourrir, cette rencontre, pour que cette Foi devienne une vie.
Vivre par la Foi, n’est-ce pas alors « être relié » à Dieu, dont l’étymologie du mot « religion » nous rappelle le sens ?
Cette relation se fait d’abord par l’écoute, ne cesse de nous redire la Bible.
Il s’agit pour nous de développer comme une double écoute, en stéréo pourrait-on dire, celle de Dieu et de sa Parole, reçue dans l’Église, et celle des appels et des besoins de notre monde.
Le Concile Vatican II invite tout le Peuple de Dieu à écouter, à interpréter les signes des temps à la lumière des Écritures et à réagir spirituellement aux évènements qui marquent notre monde.
Or comment écouter et vivre de cette Parole sinon en contemplant la vie du Christ Jésus, la Parole faite chair ?
C’est là qu’intervient la nécessité de la prière.
Prier, a-t-on dit, c’est « écouter deux fois plus que parler. C’est pourquoi nous avons deux oreilles et une seule bouche ! ».
Souvent, nous nous plaignons de ne pas savoir prier, sans percevoir qu’en réalité, c’est l’Esprit Saint qui prie en nous et nous insuffle la Parole, l’inspiration, la lumière qui oriente notre journée et notre vie.
La vie de Foi, nous l’avons vu, est ainsi comme une marche. On ne fait qu’un pas à la fois. Dieu nous fortifie en marchant.
C’est en décidant de nous engager sur ce chemin, en restant ainsi reliés à Dieu, que, non seulement, nous déployons la Foi en nos cœurs, mais que nous témoignons d’elle et que nous communiquons la vie de Dieu ; la vie appelant la vie, la Foi appelant la Foi.
Dieu se donne ainsi et, de proche en proche, illumine, transforme l’humanité par nos vies habitées par la Foi, et devenues contagieuses de cette présence divine.
La Foi en Dieu n’est pas une opinion, elle est Vie et donc, elle est un engagement, une manière de vivre avec le Christ.
Elle nous conduit à des attitudes face à la souffrance, à des réponses face à l’adversité ou aux difficultés, à un rapport à la Vérité, à une liberté sans détour et à des choix.
Éclairés par l’Esprit du Christ, le croyant chrétien peut être obligé dans le monde, de s’affranchir de l’opinion majoritaire et de faire des choix à contre-courant.
Alors au fond pourquoi croire ? Pourquoi vivre par la Foi ? Pour augmenter l’amour.
Vivre le chemin de la Foi, c’est donc adhérer à ce que Jésus donne et manifeste, à ce qu’Il est venu révéler : l’amour de Dieu.
C’est bien pour cela qu’hier comme aujourd’hui, il demeure pertinent de croire, et de croire en Jésus le Seigneur.
Que la douce Vierge Marie qui a reconnu que la Foi est don de Dieu, et qui y a répondu dans un élan incomparable, soit pour chacun et chacune de nous un encouragement en ce pèlerinage de la Foi.
AMEN

Horaire de messes
Faire un don
Trouver ma paroisse