Texte de la conférence de Carême du 3 mars 2013 : « Les chrétiens, lumière du monde ? »

Par Mgr Renauld de Dinechin, évêque auxiliaire de Paris.

Les chrétiens, lumière du monde ?
Au chapitre 6 du livre d’Isaïe, l’auteur raconte un songe, une vision au cours de laquelle il reçoit sa vocation de prophète. Avant de donner son consentement pour cette nouvelle mission, il fait l’expérience du choix de Dieu sur lui, ce qu’on appelle l’élection. Il comprend que tout en étant comme les gens de sa génération, il est mis à part pour la mission. Pour lui, c’est un nouveau rapport au monde qui l’entoure.
Au regard de la mission, il y aura cependant dans la Bible, un avant et un après Jésus-Christ. Le regard que le croyant porte sur le monde est transformé par l’Incarnation du Verbe de Dieu. Cette conférence permet de saisir l’originalité du disciple du Christ dans son rapport au monde.
L’élection du prophète et l’Incarnation du Verbe de Dieu posent les fondements de la mission du chrétien dans le monde.

La conférence en vidéo

Texte de la conférence
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Les conférences seront publiées dans un livre à paraître le dimanche 24 mars 2013 aux éditions Parole et Silence.

Les chrétiens, lumière du monde ?

Le prophète Isaïe est un homme engagé dans son époque. Son engagement s’enracine dans une expérience de jeunesse qui déterminera autant sa relation à Dieu que son engagement dans le monde.

Mes yeux ont vu le Roi

Au chapitre 6 du livre d’Isaïe, le prophète raconte sa propre vocation. Cela se passe en songe. Il s’agit donc d’une vision. Il y décrit le temple du Seigneur : « Je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ». Les pans du manteau royal descendent jusqu’au sol. Tandis qu’il voit la fumée emplir le temple, deux séraphins se tiennent au-dessus du trône, et chantent la louange de Dieu.

Cette vision remplit d’effroi le jeune Isaïe, alerte sa conscience et réveille en lui un douloureux sentiment de culpabilité : « Malheur à moi ! s’écrit-il, je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures : et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers [1] ! »

On peut s’étonner qu’une telle vision de la beauté de Dieu ne suscite pas l’admiration et la joie, mais provoque l’effroi et la douleur : « Malheur à moi, je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures… et mes yeux ont vu le Roi ». La lumière divine n’est-elle pas une lumière bienfaisante ? N’apporte-t-elle pas l’apaisement et la consolation ? Se satisfait-elle d’appuyer là où ça fait mal ? Visiblement, un choc se produit au sein de cette jeune personnalité ; en sa conscience, deux réalités apparemment contradictoires se rencontrent et s’excluent : la beauté de Dieu et son indignité personnelle. Vraiment incompatibles ?

Écoutons la suite du récit : « L’un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel. Il l’approcha de ma bouche et dit : « Ceci a touché tes lèvres, et maintenant ta faute est enlevée, ton péché est pardonné. » J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait : « Qui enverrai-je ? Qui sera notre messager ? » Et j’ai répondu : « Moi, je serai ton messager : envoie-moi. [2] »

À la douloureuse épreuve de vérité succède la purification du futur prophète par la braise que l’ange passe sur ses lèvres : « ceci a touché tes lèvres, ta faute est enlevée, ton péché est pardonné ». C’est le moment du feu purificateur. Là, aucune douleur n’est mentionnée mais la libération : aussitôt purifié, il entend ! Il y a bien en l’homme une écoute intérieure qui se trouve obstruée par le péché. Il y a bien dans la miséricorde une libération qui rétablit la capacité d’entrer en communication avec l’autre : c’est alors que « j’entendis la voix du Seigneur « qui enverrai-je ? ». Réponse d’Isaïe : « envoie-moi, je serai ton messager ».

Mais revenons à cette culpabilité, avec un détail. Lors de son cri d’effroi, ce qui trouble Isaïe, ce n’est pas seulement le sentiment de son indignité face au Seigneur, mais c’est que, comparé à sa génération, il n’est pas meilleur que les autres ; il n’est pas quelqu’un d’exceptionnel, il n’est pas préservé : « Malheur à moi, je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures et j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures ! » De quel droit serais-je prophète dans ma génération ? Ne dois-je pas commencer par me convertir ? Que pourrait-il donc dire aux hommes de sa génération, puisqu’il n’est pas différent, pas meilleur, il connaît les mêmes fragilités, peut-être les mêmes péchés. En 2013, la même culpabilité censure de nombreux croyants, qui aimeraient témoigner mais éprouvent les mêmes difficultés de vie que leur génération et les mêmes complicités avec les forces du mal. « Je suis un homme aux lèvres impures, au milieu d’une génération aux lèvres impures... et mes yeux ont vu le Roi ». Cette dernière remarque ajoute encore au poids de culpabilité.

En 2013, il est difficile d’être différent. Il est difficile de sortir de la norme. Être quelqu’un d’« à part » est insupportable. D’où cette résistance intérieure qui te défend d’être différent des autres. Je ne serais pas étonné qu’une partie de toi résiste à l’idée d’être choisi. Moi aussi j’aime être estimé à ma juste valeur. Je n’ai pas envie d’être mis sur un piédestal, ou traité comme une personne spéciale. Or comme toi, je perçois que lorsqu’on est considéré comme quelqu’un de choisi, on est autant sujet à l’admiration qu’à la persécution. La question est donc : comment entrer en contact avec notre état de « choisi » alors que nous vivons dans un monde égalitaire. Comment consentir à être choisi ? Il y a là un vrai lieu de discernement personnel. Or c’est l’enjeu de « l’élection » dans la Bible. L’histoire biblique est toute entière traversée par l’expérience de l’élection. Le choix de Dieu sur l’élu. Jésus en est l’accomplissement, lorsqu’il confesse : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, puisqu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres ».

À travers le récit du prophète, nous percevons quelque chose de la pédagogie de Dieu avec son élu : 1. Isaïe est attiré par la beauté divine et s’en approche. 2. Il se laisse fasciner par la lumière ; et la lumière dévoile son péché. 3. Mais Dieu ne laisse pas son élu demeurer dans le trouble. Par son envoyé il opère la purification qui le libère. 4. En même temps qu’elle le libère du trouble et de la culpabilité, la purification le rend apte à entendre l’Appel et à donner une réponse : « envoie-moi ! ». Extraordinaire parabole de la situation du disciple aujourd’hui : toute expérience spirituelle authentique place le disciple dans la vérité de son existence. Il est conduit au réalisme et à l’humilité, deux attitudes nécessaires pour recevoir une mission auprès des gens de sa génération.

À l’homme contemporain, il faut une véritable force intérieure pour agir à l’encontre des conformismes. Il faut une force d’âme pour oser un geste libre au milieu de sa génération.

Ce que fait apparaître le récit de la vocation d’Isaïe, c’est que lorsque le croyant pense sa relation au monde, il est renvoyé à sa relation à Dieu. Dès lors qu’il pense son engagement extérieur, il est renvoyé à sa fidélité intérieure. Extériorité et intériorité s’articulent. « En matière de foi, d’appartenance à l’Église catholique, intérieur et extérieur sont mystérieusement entrelacés [3] ». C’est le lieu d’un débat intérieur, qui d’ailleurs fait la dignité de l’homme.

L’engagement auprès des autres renvoie le croyant à sa propre cohérence de vie… ainsi qu’à sa finitude et à ses infidélités. À l’homme en quête de vérité, la question « suis-je digne ? » ne laisse pas de repos, car l’engagement extérieur convoque le croyant à sa cohérence de vie. Se dire croyant, c’est s’exposer. Quelle que soit notre action, celle-ci témoigne… Et l’on comprend qu’il puisse être plus confortable de renvoyer l’appartenance religieuse à la sphère privée. Un lycéen me l’écrivait avec simplicité : « Ce n’est pas facile à assumer sa Foi, car les gens se moquent ».

Mais d’où vient cette question ? Comment se fait-il que l’homme se pose la question de sa cohérence de vie ? Pourquoi l’être humain ne trouve-t-il pas de repos ? Pourquoi est-il éternel insatisfait ? Est-il anormal d’avoir un questionnement existentiel ?

Un collégien découvrant la voix de sa conscience m’écrivait ainsi : « Je désire que l’Esprit Saint mette en mon cœur une flamme qui m’éloigne du mal et me rapproche du bien ; qu’il me donne un regard meilleur sur les autres ; qu’il mette en moi l’amour de Dieu et que je puisse le partager à mon entourage ». Merveilleuse découverte dès l’adolescence de cette voix intérieure, la conscience ! Ce qui caractérise la personne humaine, c’est d’être habité par une conscience personnelle. « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi, qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir [4] ». Quelle est donc cette loi ? C’est une voix qui ne cesse de le presser d’accomplir le bien et d’éviter le mal. « Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur ».

Bonne nouvelle : j’ai une conscience ! C’est un rendez-vous personnel. J’ai ma conscience. Tu as ta conscience personnelle. « Tout homme a le devoir d’agir selon sa conscience ». Ta conscience personnelle a autant de valeur que celle des moines de Tibhérine - une force immense pour résister ! Résister à la violence. Résister au prêt à penser - ou que celle du Président Obama. À tout moment, l’homme est attendu au rendez-vous de sa conscience : « Tout homme a le devoir d’agir selon sa conscience ». Chacun de nous peut se fier, doit se fier à sa conscience. C’est une très bonne nouvelle. Et le monde va d’autant mieux qu’un plus grand nombre de personnes se conduit dans la vie selon sa conscience personnelle.

La prière est au cœur de cette liberté de l’homme d’agir selon sa conscience. Affirmons même que l’homme n’exerce mieux sa liberté que lorsqu’il prie seul, dans ce cœur à cœur que les chrétiens appellent oraison et que les bouddhistes nomment méditation. En ce sens il faut prendre conscience que la vie spirituelle, la prière silencieuse même est un acte citoyen. « Nous sentons tous, écrivait le cardinal Danielou, que l’expérience spirituelle, l’oraison, est aujourd’hui menacée. Pour nous, pour qui la relation à Dieu représente une dimension essentielle de l’homme, pour qui il n’y a pas de civilisation sans que la fonction de l’adoration y soit représentée, ce problème est un problème vital ».

Envoie-moi

Après la question de l’élection, abordons la question de la mission du chrétien. Dans l’histoire sainte, la question de la mission du croyant se pose d’une manière radicalement différente selon qu’on se situe avant Jésus-Christ ou après Jésus-Christ. Dit autrement, la mission dans le monde n’est pas de même nature pour le Juif (ou l’acteur de la Première Alliance), ou pour le chrétien. Tout change dans l’évènement de l’incarnation. Si la mission du Juif est d’être signe de l’élection de Dieu parmi les nations, celle du chrétien est inséparable de l’évènement de l’Incarnation du Fils de Dieu, ce qui opère un nouveau rapport au monde.

Trois chiffres symbolisent la vie de Jésus-Christ sur la terre. Trente ans, trois ans, trois jours. Pour comprendre le sens de sa mission sur la terre, je les prends en chronologie inversée.

Trois jours, c’est la Pâques de Jésus. « Mon sang versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés ». En ce moment unique, cloué sur la croix, il pense à tous les hommes. De tous les temps. Des milliards. L’acte qu’il pose en donnant sa vie - en versant son sang - atteint tous les hommes depuis la création du monde et jusqu’à la fin des temps. Il y a une puissance incroyable dans cet événement. Bien sûr extérieurement, on ne voit qu’un prisonnier en train d’être torturé. Mais il y a ce qu’on ne voit pas. Car l’essentiel est invisible à l’œil. Ce que personne ne voit – sauf Dieu son Père – c’est qu’il est en train de changer la face du monde. Au lieu de subir passivement un supplice, il donne sa vie. Il n’y a pas d’homme plus libre que lui. Jamais homme n’a aimé comme lui. Pas de haine. Pas de colère. Pas de rancœur. Pas de jugement. Pas d’agressivité. Enfin un homme qui ne répond que par l’amour. Par la bonté. Il est totalement innocent. La face du monde est en train d’être changée. L’homme n’est pas condamné à la fatalité de rendre le mal pour le mal. Devant Jésus en croix, l’homme – tout homme – prend conscience qu’il porte aussi au fond de lui un espace d’innocence. Quelque part, tout homme – toute femme – porte en lui quelque chose de totalement virginal. Jésus le révèle, et il donne le baptême.

Trois ans. C’est le temps du ministère public de Jésus. Entre 30 et 33 ans. Il marche sur les routes, fait de multiples rencontres : des gens qui vont bien à qui il demande de le suivre, des gens en souffrance à qui il apporte soulagement, parfois même guérison. Il va dans les synagogues et enseigne. Beaucoup de contacts. Beaucoup d’enseignements. Beaucoup de guérisons et de miracles. Et puis il forme ses apôtres à la mission. Il rencontre des gens incroyablement variés : des pauvres, des riches, des enfants, des vieillards, des malades, des infirmes… Il est totalement en contact avec le monde. Mais pas tout le monde ! Il ne va ni à Rome qui est la capitale politique, ni en Chine où la civilisation est bien plus avancée, ni en Afrique… Il ne va même pas dans les pays limitrophes : l’Égypte, la Jordanie, le Liban. Mesurez bien ce détail si important : il vient pour sauver tous les hommes, or durant trois ans il ne fréquente que les habitants de ce qu’on appelle la Palestine.

Alors que dire des trente ans ? De zéro à trente ans, Jésus habite à Nazareth. Hormis un pèlerinage annuel où il se rend à Jérusalem, il ne fréquente que les habitants d’un village de quelques centaines d’habitants… Imaginez-vous que son réseau de relations est bien plus restreint que le vôtre ! Lorsqu’il a entre 15 et 18 ans comme tout adolescent, il est en apprentissage pour devenir menuiser. Il travaille la journée. Il habite chez ses parents. Le soir on dîne ensemble. Il va aussi sur des chantiers de construction dans les villages alentours. À la pause de midi, on se raconte les nouvelles du monde (pas de TV !) : « C’est terrible, à Jérusalem, une tour qui s’est écroulée toute seule. Tous ceux qui étaient dessous sont morts ! [5] ». Probablement sait-il aussi qu’au moment de sa naissance, le roi Hérode a fait assassiner les enfants de moins de deux ans. Un crime abominable. Un deuil terrible dans sa génération. Le jour du sabbat il va à la synagogue. Puis il aime retrouver ses bons amis pour des distractions ensemble. Quel peut être son état d’esprit durant ces longues années ? Cette question est une source d’inspiration. Je me suis demandé si durant toutes ces années il ne se ronge pas les ongles en se disant : « Quand est-ce que ça va commencer ? ». Non je ne le pense pas. Probablement rêve-t-il de changer le monde, puisqu’il est envoyé pour changer la face du monde… mais en ce moment il accomplit sa mission en étant menuisier et y trouve son bonheur. Il sait qu’il fait ainsi la volonté de son Père. Bien sûr il est venu sur la terre pour sauver tous les hommes ! Mais ce n’est pas encore son heure.

Bien sûr à Nazareth, Jésus sait se réjouir de toutes les bonnes occasions : la fin d’un chantier et l’inauguration d’une nouvelle maison - « la pendaison de crémaillère » ; la bar-mitsvah d’un ami ou d’un cousin ; les mariages ; et puis les nombreuses fêtes liées à l’agriculture. À n’en pas douter, il est réceptif à toute souffrance et toute injustice. Une qualité de cœur. Une attention à l’autre. Ce n’est pas son heure de partir sur les routes et vers les villes, mais c’est son heure de rendre service dans son entourage et de prier non seulement pour les habitants de Nazareth, mais pour tous les hommes. Pour toute situation de souffrance et d’injustice.

Trois chiffres donc qui symbolisent la mission de Jésus sur la terre. Trois jours qui dévoilent l’universalité de sa mission, trois ans qui attestent que le plus grand missionnaire de tous les temps était limité par les contingences du temps et de l’espace, et par la finitude de la condition de l’homme, trente ans pour nous prouver que le premier rendez-vous de la mission est la fidélité aux exigences ordinaires de la vie quotidienne.

Trois jours, trois ans, trente ans… le Concile de Vatican II affirme avec audace : « Par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme [6] ». C’est la grande réalité de l’Incarnation du Verbe de Dieu. Affirmation vigoureuse du concile qui situe comment le rapport au monde du chrétien, est éclairé d’une lumière nouvelle par cet événement. Toute notre humanité est en quelque sorte soulevée et reçoit une dignité particulière. Par son Incarnation, le Christ donne une densité au monde dans lequel nous vivons. Du coup aussi il donne une responsabilité particulière au chrétien dans sa manière de se situer dans le monde. Nous ne pouvons plus regarder le monde de la même manière. Il a reçu une densité nouvelle. Notre humanité, ainsi assumée par le Verbe de Dieu, devient le lieu privilégié de la rencontre du Verbe de Dieu.

L’Incarnation du Verbe de Dieu porte une lumière nouvelle, jusque dans la relation de l’homme à son propre travail. L’âge antique introduisait une différenciation entre les hommes selon le genre de travail qu’ils faisaient. Le travail qui exigeait du travailleur l’emploi des forces physiques - les travaux manuels - était considéré comme indigne des hommes libres. Le christianisme accompli une transformation fondamentale « du fait que Celui qui, étant Dieu, est devenu en tout semblable à nous, et a consacré la plus grande partie de sa vie sur la terre au travail manuel, à son établi de charpentier. Cette circonstance constitue par elle-même le plus éloquent ‘évangile du travail’. (Il en résulte que le fondement permettant de déterminer la valeur du travail humain n’est pas avant tout le genre de travail que l’on accomplit mais le fait que celui qui l’exécute est une personne. Les sources de la dignité du travail doivent être cherchées surtout, non pas dans sa dimension objective mais dans sa dimension subjective [7].) » C’est l’homme qui est le sujet. Cela ne veut pas dire que le travail humain ne puisse et ne doive en aucune façon être valorisé et qualifié d’un point de vue objectif. Cela veut dire seulement que le premier fondement de la valeur du travail est l’homme lui-même, son sujet.

Dans un pays où le taux de chômage dépasse 10%, c’est évidemment une raison supplémentaire d’en souligner la gravité.

J’habite au milieu d’un peuple

Quel regard porter sur le monde ? Regard optimiste ? Regard pessimiste ? La grande tradition chrétienne est traversée par des points de vue différents, les débats entre évêques lors du Concile de Vatican II le seront aussi. Écoutons les propos paisibles d’un Diognète optimiste aussi bien que les propos torturés d’un saint Augustin pessimiste.

Pour Diognète, les chrétiens, unis en une même Église alors qu’ils vivent dans des cultures différentes, « ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par la langue, ni par leur façon de se comporter dans la cité… Ils habitent leur cités comme étrangers, ils prennent part à tout comme citoyens, ils souffrent tout comme voyageurs. Pour eux, toute région étrangère est une patrie, et toute patrie ici-bas est une région étrangère. Comme les autres, ils se marient, comme les autres, ils ont des enfants, seulement ils ne les abandonnent pas. Ils ont tous une même table, mais pas le même lit. Ils vivent dans la chair et non selon la chair. Ils habitent la terre et leur conversation est dans le ciel. Soumis aux lois établies, ils sont par leurs vies, supérieurs à ces lois. Ils aiment tous les hommes et tous les hommes les persécutent. Sans les connaître, on les condamne. Mis à mort, ils naissent à la vie. Pauvres, ils font des riches. Manquant de tout, ils surabondent. L’opprobre dont on les couvre devient pour eux une source de gloire ; la calomnie qui les déchire dévoile leur innocence. La bouche qui les outrage se voit forcée de les bénir, les injures appellent ensuite les éloges. Irréprochables, ils sont punis comme criminels et au milieu des tourments ils sont dans la joie comme des hommes qui vont à la vie. Les Juifs les regardent comme des étrangers et leur font la guerre. Les Grecs les persécutent, mais ces ennemis si acharnés ne pourraient dire la cause de leur haine [8] », « Pour tout dire, en un mot, les chrétiens sont dans le monde ce que l’âme est dans le corps : l’âme est répandue dans toutes les parties du corps ; les chrétiens sont dans toutes les parties de la Terre ; l’âme habite le corps sans être du corps, les chrétiens sont dans le monde sans être du monde. L’âme, invisible par nature, est placée dans un corps visible qui est sa demeure. Vois les chrétiens pendant leur séjour sur la Terre, mais leur culte qui est tout divin, ne tombe pas sous les yeux. La chair, sans avoir reçu aucun outrage de l’esprit, le déteste et lui fait la guerre, parce qu’il est ennemi des voluptés. Ainsi le monde persécute les chrétiens, dont il n’a pas à se plaindre, parce qu’ils fuient les plaisirs [9] ».

Saint Augustin, qui agira avec passion auprès des hommes de son temps, portera un regard tourmenté : « Tu es étonné parce que le monde touche à sa fin ? Étonne-toi plutôt de la voir parvenu à un âge si avancé. Le monde est comme un homme : il naît, il grandit, il meurt. […] Dans sa vieillesse, l’homme est donc rempli de misères, et le monde dans sa vieillesse est aussi rempli de calamités. […] Le Christ te dit : Le monde s’en va, le monde est vieux, le monde succombe, le monde est déjà haletant de vétusté, mais ne crains rien : ta jeunesse se renouvellera comme celle de l’aigle [10] ».

Optimiste ou pessimiste, c’est en tout cas un regard profondément humain qui se pose sur le monde lors du Concile de Vatican II : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur [11] ».

Optimiste, pessimiste, ainsi oscille le regard des chrétiens au gré des époques et des tempéraments. Ni l’une ni l’autre de ces deux attitudes n’empêcheront le disciple du Christ de contempler en Lui la source d’un agir engagé. S’engager. Prendre sa part dans la construction de la cité, voilà le beau défi !

Ce fut l’expérience d’un Frédéric Ozanam, lorsqu’à l’âge de vingt ans l’un de ses camarades agnostique à qui il faisait l’apologie de l’Évangile, lui répliqua : « Vous qui vous vantez d’être catholiques, que faites-vous ? Où sont les œuvres qui démontrent votre foi et qui peuvent nous la faire respecter ? ». On est en 1833. Le coup l’atteint en profondeur : « ce reproche n’était que trop mérité, dira-t-il, […] eh bien, à l’œuvre ! Et que nos actes soient en accord avec notre foi ». Cette réplique qui pouvait intimider plus d’un chrétien, libéra en Ozanam la capacité d’un engagement en acte auprès des pauvres. Ce premier engagement structura en lui une vie d’adulte engagé, ce qu’il fit dans l’Église, mais aussi comme journaliste et surtout dans la qualité de son enseignement universitaire et l’intégrité de son comportement au sein du corps enseignant en Sorbonne. Un grand courant d’engagement chrétien au sein des réalités de la société s’inscrit dans son sillage jusqu’à aujourd’hui.

Engagement n’est pas fusion. Ce rapport au monde est le lieu d’une conversion que saint Paul précise avec clarté : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait [12] ». Il est intéressant de relever qu’ici, Paul ne touche pas la conversion du cœur, mais la conversion de la pensée. La conversion de la raison. La conversion du jugement. « L’homme doit sans cesse combattre pour s’attacher au bien ; et non sans grands efforts, avec la grâce de Dieu, il parvient à réaliser son unité intérieure . [13] » L’unité intérieure, c’est le don suprême de l’apôtre livré !

Cette question de l’engagement dans les réalités de la cité se pose à certains tournants de la vie. Quelle est ma place dans ce monde ? Ai-je une mission sur cette terre ? Suis-je ici par hasard, ou pour un projet ? Ainsi me la posait un lycéen, passionné de moto et de formule 1, pas dépressif pour deux sous, m’écrivant à l’occasion de sa confirmation : « Je me pose une question : pourquoi est-ce que Dieu m’a choisi pour me mettre sur sa terre ? L’étape de ma vie où j’en suis, représente un tournant. J’ai envie de vivre parce que la vie est un trésor que Dieu nous a offert. Cela m’inspire de faire des gestes pour les gens qui sont pauvres. J’estime avoir de la chance par rapport à d’autres enfants du monde. » Voilà bien une question déterminante. Voilà bien une question qui donne orientation à toute une vie. Voilà bien un questionnement qui ouvre un horizon.

Trouver sa place dans la société n’est pas une chose simple. La difficulté à trouver un job est réelle. Et quand on a trouvé un job, il faut prendre sa place dans le monde du travail. Ce qui demande une énergie importante. Dans une société en période de crise, trouver sa place et prendre sa place est une vraie question. Car les rôles ne sont pas déterminés d’avance. Chacun doit inventer son avenir dans la société.

Fonder une famille n’est pas facile non plus. Car chaque couple doit inventer son couple et inventer sa famille. Reproduire ce que la génération précédente a fait ne suffit plus.

C’est vers Edith Stein que je me tourne pour conclure. Pour elle, la question « quelle est ma place dans le monde ? » est au cœur de l’attitude missionnaire. La question de l’intériorité – la question de l’écoute – est inséparable de la question de la mission.

J’entendis la voix du Seigneur

Edith Stein est une lumière dans notre monde. Juive de naissance, chrétienne par conversion, enseignante par passion, carmélite par vocation, elle connaît le martyre à Auschwitz en 1942. Lucide face aux grandes questions de son époque et aux risques qui la menacent, elle reste debout, elle résiste et elle marche. Trois attitudes chrétiennes au cœur du monde : se tenir debout sous le regard de Dieu, entrer en résistance ce qui est un acte supérieur d’espérance, et marcher ce qui est la caractéristique du saint - lorsqu’il chute, il se relève et il marche.
Comment est-elle demeurée debout ? Comment a-t-elle résisté ? Comment a-t-elle continué à marcher quand la vie était devenue une impasse ? Dans sa propre relation au monde, nous avons un repère très sûr.

Edith a une réelle empathie pour le monde dans lequel elle vit et dans lequel elle s’est beaucoup investie. Au moment de sa conversion, une hésitation cependant, car son premier réflexe fut de s’éloigner du monde. Elle va se reprendre ensuite comme en témoigne l’évolution de sa relation au monde : « À l’époque qui précéda immédiatement ma conversion, et durant toute une période ensuite, j’ai pensé que vivre la religion signifiait faire abstraction de tout ce qui est terrestre pour ne vivre qu’en pensant aux choses de Dieu. Mais j’ai progressivement compris qu’il nous est demandé autre chose en ce monde et que, même dans la vie la plus contemplative, on n’a pas le droit de couper la relation avec le monde ; je crois même que plus on est attiré profondément en Dieu et plus il faut aussi, en ce sens, ‘sortir de soi’, c’est-à-dire aller vers le monde pour y porter la vie divine [14] ».

Il y a donc un lien entre la qualité du cœur profond et la capacité à communiquer avec le monde ! Un lien entre le fond intime et les questions du monde ! Un lien entre intériorité et ouverture aux autres ! Un lien entre quête intérieure et engagement ! Pourquoi donc oppose-t-on si souvent la piété et l’engagement ? Pourquoi serions-nous craintifs dans le voyage intérieur, si c’est lui qui donne accès à une présence plus engagée auprès de notre génération ?
Pourquoi ces critiques : « Méfiez-vous de trop prier, vous fuiriez l’engagement dans le monde ». « Plus on est attiré profondément en Dieu et plus il faut aussi, en ce sens, ‘sortir de soi’, c’est-à-dire aller vers le monde pour y porter la vie divine ». L’histoire donne le témoignage de ceux qui ont su, grâce à une riche vie intérieure, se rendre attentifs aux grands enjeux de leur époque (Mère Teresa, Sœur Emmanuelle, l’Abbé Pierre, le P. Guy Gilbert, Jean-Paul II, à commencer par Jésus).

C’est un enjeu d’écoute intérieure. Edith Stein situe le point de contact entre l’intériorité de la personne, et sa capacité à entendre les questions fondamentales de son temps : « L’homme est appelé à vivre en son fond intime et de là, à prendre en main la conduite de sa vie ; ce n’est qu’à partir de là également que la vraie discussion […] devient possible avec le monde. C’est seulement à partir de là que l’homme peut découvrir la place qui lui est assignée dans le monde [15] ».

Je vis dans le monde. Simultanément, je sens le monde pénétrer en moi. Parfois je ne comprends pas. Je ne me comprends pas. Je ne me reconnais pas. L’écho du monde en moi m’effraie. Je m’étonne, alors que je désire sincèrement pardonner, de prendre conscience que je suis dans l’incapacité de pardonner telle personne. Je m’étonne lorsque je vois certains comportements affectifs désordonnés, de les retrouver à l’état de tendance en moi, j’en éprouve une déstabilisation : je touche ma vulnérabilité. Je touche ma finitude. Je m’étonne quand Dieu se cache : nombreux sont les femmes et les hommes qui ignorent sa présence. Je me laisse troubler de ce qu’à moi, l’homme de Dieu, il se cache et semble en certaines périodes disparaître.

Toute la Bible est habitée par cette question : « Pourquoi es-tu un Dieu qui te cache ? » Il semble tellement évident à l’homme que si Dieu était plus visible, les gens viendraient plus vers lui et la face du monde en serait changée. Toute la Bible est habitée par cette question, et le prophète Isaïe, passé au creuset de cette question confesse de manière sublime : « vraiment tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël Sauveur [16] ! » Caché et Sauveur, voilà deux qualités inséparables du Dieu de la Bible. Nous vivons dans le monde du visible, et Dieu est par nature invisible. Pourquoi Dieu se cache-t-il ? Afin que l’homme continue à le chercher.

[1Isaïe 6, 5.

[2Isaïe 6, 6-8.

[3Benoît XVI, Lumière du monde, p. 23.

[4Vatican II, Gaudium et spes, n° 16.

[5Luc 13, 4.

[6G. S. 22, § 2. La citation complète est éclairante : « Par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme. Il a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé avec un cœur d’homme. Né de le Vierge Marie, il est vraiment l’un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché ».

[7Jean-Paul II, Laborem exercens, n° 4.

[8Épître à Diognète, n° 5.

[9Épître à Diognète, n° 6.

[10Saint Augustin, sermon 81, §8, décembre 410. Cité en exergue par Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome. Roman, Actes Sud.

[11G. S. n° 1.

[12(Rm 1, 1-2)

[13Gaudium et spes. N° 37 § 2. Concile de Vatican II.

[14Lettre du 12 février 1928 à sœur Callista Kopf, op (ESGA 2, p. 86) cité par Sr Cécile.

[15La science de la croix p.179

[16Isaïe. 45, 15

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