Texte de la conférence de Carême du 10 mars 2013 : « Croire et douter »

Par Mgr Michel Aupetit, évêque auxiliaire de Paris nommé.

Peut-on croire aujourd’hui avec certitude ? La vérité est-elle accessible à la raison humaine ? La méthode scientifique avait laissé croire qu’elle pourrait dire le vrai absolu. Mais aujourd’hui les scientifiques eux-mêmes montrent que l’incertitude est une donnée du réel. Dans ces conditions, le doute peut conduire à un questionnement qui permet de grandir dans la connaissance et de porter une vraie fécondité. Mais croire n’est pas seulement le produit d’une certitude de la raison logique. C’est aussi la confiance donnée à quelqu’un. Quand il s’agit de Dieu, cette confiance ne peut s’appuyer que sur une relation interpersonnelle avec Celui qui est venu révéler la vérité de Dieu en assumant notre humanité : Jésus-Christ. Le doute devient alors soupçon et altère la relation. L’accueil de cette Parole incarnée s’appelle la foi. Cette foi qui ouvre notre raison humaine à l’intelligence des choses divines nous conduit à entrer dans la communion Trinitaire pour réaliser ce qui est notre véritable vocation : aimer comme Dieu aime.

La conférence en vidéo

Texte de la conférence
Reproduction papier ou numérique interdite.
Les conférences seront publiées dans un livre à paraître le dimanche 24 mars 2013 aux éditions Parole et Silence.

Croire et douter

Présentation et problématique

En 1996, le journaliste Noël Copin publia un livre qui eut un retentissement significatif. Son titre : « Je doute, donc je crois ». Ce livre faisait suite à la tragédie du Rwanda et manifestait l’incompréhension du croyant face à ce génocide. Les questions que posait l’auteur sont celles du « silence de Dieu dans ce silence de mort » et de l’éternelle confrontation de la foi en un Dieu de bonté et le problème du mal. Il concluait que sa réflexion sur ce drame ne l’avait pas détourné de la foi mais qu’il lui semblait que la foi avait besoin pour grandir d’être ébranlée par le doute.

Deux conclusions pouvaient être tirées de ce livre. La première, c’est que la foi n’est pas un état stable, elle n’est pas statique, elle est dynamique. La seconde, que le dynamisme de la foi est suscité par le doute. Bien des auteurs après lui reprendront ce thème et iront jusqu’à promouvoir le doute comme nécessaire à la « pureté » de la foi.

Le second exemple m’a été donné le 22 juillet 2012, jour de la commémoration de la rafle au Vélodrome d’hiver, où étaient présents le Président de la République et son gouvernement et un très grand nombre de personnalités juives. L’une d’entre elles, responsable d’association de déportés, et elle-même rescapée d’un camp de la mort, m’a longuement entretenu sur la perte de sa foi : « je ne crois plus en Dieu car Dieu nous a abandonnés ». Ce sentiment de l’absence de Dieu au cœur des souffrances humaines, peut conduire à une attitude différente de la précédente : celle de la perte de confiance en Dieu.

Je prendrai enfin un troisième exemple pour illustrer mon propos. Je reçois chaque année quelques centaines de lettres de jeunes adolescents que je vais confirmer au nom de l’archevêque de Paris. Souvent dans leur épîtres revient une inquiétude : « quand j’étais enfant j’avais totalement confiance en Dieu et en Jésus-Christ, son Fils, venu pour nous sauver. Maintenant, j’ai des doutes ». Au cours de l’entretien que j’ai avec eux quand je les rencontre ensuite, il apparaît clairement que ce qu’ils nomment le doute consiste à se poser de nombreuses questions, en particulier sur la difficile conciliation entre ce qu’ils apprennent à l’école sur le plan scientifique et le contenu de ce qui est enseigné dans le catéchisme. Par exemple, le fait que Dieu soit créateur et la description de la théorie de l’évolution basée sur la sélection naturelle.

Ce rapport entre foi et raison amène à poser la question du lien entre la crédibilité que donne la raison humaine et la foi qui est de l’ordre d’une révélation donnée par Dieu à cette même intelligence humaine.

Ces trois exemples nous montrent la complexité de la question posée. Il va nous falloir réfléchir sur la définition et l’articulation de ces quatre termes : la crédibilité (le fait de croire), la foi, le doute et le questionnement légitime de l’intelligence.

Croire quelque chose

Qu’est-ce qui permet à l’intelligence humaine d’accorder du crédit à une affirmation, à une observation, à une sensation ou à un sentiment ?

Connaître

Pour répondre à cette question il nous faut d’abord explorer les voies de la connaissance humaine.

C’est d’abord par la perception sensible que l’être humain connaît. La connaissance immédiate qu’il partage avec les animaux lui permet de voir, d’entendre, de sentir, de toucher et de goûter. Le cerveau qui est l’organe de la connaissance entre en contact avec le monde extérieur par son corps. Celui-ci lui permet d’agir en déterminant son action. Le corps est immergé dans un champ de forces physiques et en contact avec des réalités matérielles inertes ou organiques particulières. Les ondes lumineuses sont captées par la rétine, les ondes sonores par la cochlée, les forces mécaniques de pressions, de frottement et les radiations thermiques, par les récepteurs situés dans la peau. En outre, l’olfaction et le goût répondent à des capteurs sensibles à la forme de certaines molécules. Les organes des sens ont pour fonction de transformer les variations physiques et chimiques en impulsions nerveuses qui seront utilisées par le cerveau pour reconstruire le monde environnant, l’interpréter et lui donner son sens.

L’expérience sensible nous fait entrer en relation avec un objet singulier. Le raisonnement par induction permet de passer du particulier au général. La vue et le toucher nous donnent de connaître cette chaise-là.C’est l’intelligence inductive qui va me permettre en toutes circonstances de reconnaître une chaise pour ce qu’elle est, indépendamment de sa forme particulière. Autre exemple, si je vois un homme ou plusieurs ensemble, je pourrai en tirer le concept d’humanité indépendamment de la taille, la couleur de la peau, du sexe.

Une des fonctions du cerveau est donc d’extraire l’intelligible du sensible en nous permettant d’entrer dans la connaissance de notions universelles. C’est par l’abstraction que l’on va appréhender l’universel dans le particulier.

C’est la possibilité de donner la définition d’une chose qui permet de saisir son essence, c’est à dire ce qu’elle est.

C’est toute la différence entre percevoir et comprendre.

Savoir

L’expérience sensible nous met donc en rapport avec ce qui nous entoure et nous donne l’expérience d’un objet singulier à partir duquel il est possible à l’intelligence de définir cet objet. L’ensemble de ces expériences est stocké dans la mémoire dont le contenu peut être accessible de manière consciente, rapporté et décrit par le langage. Voilà pourquoi on la qualifie de « mémoire déclarative ».

Cette mémoire déclarative est classiquement divisée en deux champs : la mémoire sémantique qui contient des connaissances de type culturel : définitions, symboles, concepts et règles. Elle permet la compréhension et l’expression par le langage. Elle regroupe les connaissances historiques, géographiques, scientifiques ou techniques acquises tout au long de la vie. Ces connaissances sont en rapport avec le monde extérieur, son organisation et le sens que le sujet lui donne. C’est ce qui constitue ce qu’on appelle le savoir où se détermine le champ de la crédibilité. C’est à partir de cette mémoire que nous affirmons : « je sais ».

Une autre forme de mémoire déclarative s’appelle mémoire épisodique car elle contient des événements datés dans le temps en rapport avec une expérience vécue. C’est à partir de cette expérience personnelle que je peux dire : « je me souviens ».

Agir

Chez l’animal domestique ou sauvage, il existe une mémoire d’espèce, une mémoire « instinctuelle » qui se transmet par l’intermédiaire d’un codage génétique et qui n’existe pratiquement pas chez le nouveau-né humain. Ce dernier doit acquérir une expérience par l’intermédiaire « du maternage puis de l’éducation, qui devient le facteur prédominant des apprentissages et des acquisitions » [1].

A partir de cette connaissance sensible, stockée dans la mémoire, le développement particulier du cortex cérébral humain va lui permettre de traiter l’information et de lui donner un sens. Ce cortex dit « associatif » est à l’origine de l’interprétation, la prise de décision et l’anticipation des conséquences des actes que l’on s’apprête à mettre en œuvre. C’est à ce niveau que semble se jouer la délibération et la décision qui entraînera l’action.

La vérité et le doute

La première connaissance étant liée au monde matériel par la sensibilité, il est évident que le cerveau humain procède par l’acquisition de connaissances en adéquation avec le réel. Cet objet que je touche existe bien. Le chant du rossignol que je perçois est bien réel. Mon intelligence entre en relation avec la réalité extérieure.

Ce qu’on appelle ordinairement la vérité est cette adéquation au réel.

Le travail de l’intelligence qui va mettre en œuvre le raisonnement, va continuer de rechercher la vérité sur cet objet dans l’argumentation logique.

L’intelligence, qui perçoit directement l’être dans sa dimension universelle, est limitée par son mode de connaissance expérimentale. Elle ne peut pas connaître en un seul instant toutes les réalités qui l’entourent. Elle est discursive, c’est-à-dire partielle (tout n’est pas saisi immédiatement), successive (les différents moyens de connaissance se complètent sans se superposer) et progressive (il y a une croissance dans l’acquisition des connaissances). Elle ne peut donc pas embrasser immédiatement la totalité de la réalité.

La certitude

Prenons comme exemple la méthode scientifique. Elle jouit d’un grand crédit car elle s’appuie sur l’observation, l’interprétation (la formation de lois et l’élaboration de théories) et l’évidence expérimentale. Ainsi, une théorie scientifique va s’élaborer à condition que l’observation et les mesures soient reproductibles et confirmées par d’autres chercheurs qui utilisent des instruments et des techniques différents.

Dans le domaine physique, il s’agit toujours d’explorer la matière. Ce que nous connaissons alors dépend d’une quantité, qu’elle soit sous la forme de la masse, de l’espace ou du temps.

La science qui recherche la vérité, peut-elle dire le vrai absolu ?

A la fin du XIXe siècle, la physique de Newton était considérée comme vraie. L’idée que la vérité absolue était sur le point d’être atteinte par la méthode scientifique est clairement exprimée par le savant Simon de Laplace quand il affirmait à Napoléon Bonaparte que le déterminisme scientifique permettrait de se passer de l’hypothèse de Dieu. Pétrie de l’esprit des Lumières, la science déterministe du XIXe siècle réservait à l’ignorance la foi en Dieu et la superstition, dont le rôle servait à combler ce vide que la science ne tarderait pas à combler rapidement. Beaucoup d’esprits contemporains en sont restés à ces données et affirment que la foi a été reléguée au second plan par la raison et par la science.

Aujourd’hui cette affirmation est remise en cause par la science elle-même.

Einstein a montré que le temps et l’espace varient en fonction de la vitesse de l’observateur.

La théorie de la gravité de Newton selon laquelle le temps et l’espace sont universels n’est plus vraie dès que nous nous déplaçons à des vitesses qui approchent celle de la lumière. Elle est vraie pour nos déplacements habituels. Elle n’est pas confirmée dans tous les cas.
De la même manière, la physique quantique nous fait savoir que la position et la vitesse d’une particule de matière ne peuvent pas être mesurées en même temps.

En outre, la physique quantique a montré que l’observation suppose la participation d’un sujet qui observe. Lorsqu’il mesure, l’observateur interagit avec l’objet observé. Toute mesure est accompagnée d’une indétermination qu’exprime la célèbre relation d’incertitude d’Heisenberg. « L’incertain apparaît ici coextensif –sinon du Réel- du moins à la connaissance que nous pouvons en avoir » [2].

Nous voyons donc qu’il est impossible de définir une théorie scientifique avec une absolue certitude.

Le dogme (appelé paradigme) ne peut pas exister en science.

Le doute

Si l’incertitude est la règle en physique, il ne faudrait pas, par une position opposée à celle du déterminisme scientifique de Laplace en conclure que la théorie de la relativité a rendu toute vérité « relative ».
Est-ce à dire qu’il n’y a pas de vérité ? Le relativisme pourrait-il donc s’étendre même aux sciences exactes ? Rien n’est-il véritablement crédible ?

C’est alors que pourrait s’introduire la notion de doute, compris comme un soupçon.

Pourtant ces sciences demeurent exactes dans un champ particulier d’observation.

« La physique nous permet d’accéder à un aspect de la vérité, de le connaître dans l’état actuel de la science, qui ne sera jamais quelque chose de définitivement établi, mais elle ne nous fait pas tout connaître de la substance matérielle » [3].

C’est aussi la thèse de Bernard d’Espagnat qui affirme que le physicien est tendu vers le réel, mais que ce réel est voilé [4].

Il y a bien une vérité que le physicien approche de plus en plus par ses théories sans jamais l’enfermer.

Une première conclusion s’impose : l’incertitude est une donnée du réel, elle n’est pas le produit d’une ignorance. Le réel est plus grand que la perception que nous en avons.

Dans ce cas, l’hypothèse de l’existence de Dieu n’est pas l’explication d’une carence, mais une possibilité envisageable du réel.

Le questionnement doit être la règle pour faire grandir l’intelligence qui, rappelons-le, chez l’homme est discursive.

C’est ici que la proposition de Noël Copin prend tout son sens si on la rapporte à la connaissance scientifique : le doute comme questionnement et l’absence de certitude permettent de grandir dans la connaissance.

Nous devons donc envisager deux formes de doute :

1/ Le questionnement qui fait seulement droit à l’intelligence et à la raison.

2/ Le soupçon qui entraîne à rejeter toute forme de crédibilité.

Le désir : moteur de la connaissance

Prenons l’exemple du raisonnement logique que sont les mathématiques.

Les mathématiques sont par nature la science de la quantité. Voilà pourquoi elles sont utilisées dans les sciences expérimentales que sont la physique et la biologie. Car comme ces deux sciences, elles s’appliquent au réel. C’est la rigueur du raisonnement, qu’on appelle démonstration, qui permet de vérifier la vérité des propositions ou des hypothèses.

Cependant, le mathématicien Kurt Gödel a montré qu’il y a des limites à la démonstration mathématique par rapport au réel. Il existe des énoncés vrais qui ne sont pas démontrables.

Le théorème de Gödel montre que le pouvoir de la pensée rationnelle n’est pas sans limite. Il existera toujours une limite à notre connaissance.

D’où la réflexion de Werner Heisenberg : « Les formules mathématiques ne représentent plus la réalité, mais la connaissance que nous en possédons » [5].

Ce théorème de Gödel est dit « d’incomplétude ». Cette incomplétude de la raison logique par rapport à l’ensemble du réel matériel ne fragilise pas nos connaissances, mais crée une soif, un désir qui, même s’ils ne peuvent être comblés par une certitude logique qui capturerait le réel existant, sont à l’origine d’un dynamisme qui pousse l’intelligence humaine à chercher toujours davantage.
Le désir de connaître la vérité reste le moteur de la raison.

Croire en quelqu’un : la confiance

S’il en est ainsi du monde matériel, qu’en est-il alors du monde immatériel que perçoit la pensée et qui est le fondement de toute relation interpersonnelle ? Que sont la tendresse, l’amitié, la joie, laliberté, la finalité, la vie, toutes choses qui ne sont pas objectivement appréhendées par la méthode scientifique ? Elles ne peuvent s’appuyer sur des données matérielles accessibles à la mise en équation. Certes, elles sont objectivables par leurs conséquences : des gestes, l’expression du visage, la manière d’agir. Elles ne peuvent pas se prouver. En revanche, elles s’éprouvent.

Ce domaine subjectif est exploré par les sciences humaines qui n’accèdent qu’aux conséquences objectives de ce qui est ressenti subjectivement par le sujet. Par exemple, l’imagerie médicale montre le cerveau en train de fonctionner, mais ne nous donne aucun renseignement sur ce que pense l’individu observé. Il nous faut accueillir son témoignage sur ce qu’il est en train de penser.

C’est ce qu’affirme le neurophysiologiste Benjamin Libet : « Même une connaissance complète de la représentation neuronale ne saurait, sans être validée par le témoignage du sujet, nous dire quelle sensation est en train d’être subjectivement vécue » [6].

Le témoignage

Comme pour des faits dont nous n’avons pas été témoins nous-mêmes, c’est par le témoignage d’autrui que nous pouvons connaître ce qui est subjectivement ressenti ou connu par cet autre.

Mon ignorance doit s’appuyer sur une confiance qui donne une crédibilité à celui qui témoigne ou qui me transmet un savoir que je n’ai pas. Quand j’étais élève, j’ai cru mes professeurs d’histoire et de mathématiques, parce qu’ils avaient l’autorité que leur confèrent leurs diplômes, et puisque moi-même, j’étais incapable alors d’établir la démonstration du théorème ou de vérifier les données historiques dont il était question.

De la même façon, c’est par un témoignage que l’on innocente ou condamne un accusé. Comment s’assurer que ce témoignage est crédible ? Qu’est-ce qui va permettre de « prêter foi » à ces affirmations si lourdes de conséquences ?

On peut essayer d’optimiser ce témoignage. Par exemple dans la Bible, pour assurer une déposition, il convient que deux au moins soient convergentes.

Quand nous sortons du champ strictement matériel, nous voyons que la crédibilité s’appuie sur une confiance qui est donnée à quelqu’un, même si par différents moyens (statistiques, observations, séméiologie) qui utilisent les critères de la science, on peut appuyer cette confiance sur des critères plus objectifs.

Croire Dieu

C’est la question la plus difficile car, par définition, Dieu n’appartient pas au domaine observable. Il est un Esprit pur et, par ce fait, échappe à la matérialité. Les traces de sa présence ne peuvent donc être perçues qu’indirectement.Comment Le connaître ?

Croire à Dieu

Croire à l’existence de Dieu peut être le résultat d’un raisonnement logique. C’est Voltaire qui, par exemple, affirmait en parlant du monde : « je ne puis croire que cette horloge existe et n’ait point d’horloger ». C’est la théorie du grand architecte de l’univers qui s’impose à l’aide de l’intelligence de l’observateur attentif à la cohérence de tout ce qui l’entoure.

Einstein, de son côté, affirme que la religiosité du savant : « consiste à s’étonner, à s’extasier devant l’harmonie des lois de la nature dévoilant une intelligence si supérieure que toutes les pensées humaines et toute leur ingéniosité ne peuvent révéler, face à elle, que leur néant dérisoire » [7]

Le grand astronome contemporain Trinh Xuan Thuan affirme dans son livre « Le cosmos et le lotus » : « je pense que si l’homme est doué de connaissance intellectuelle et capable de déchiffrer le code cosmique, c’est parce que la conscience n’est pas un heureux hasard de l’évolution cosmique. Elle a été « programmée » dans l’univers, tout comme celui-ci a été réglé de façon extrêmement précise, dès sa naissance, pour l’apparition de la vie » [8]

Nous pourrions continuer la liste des grands scientifiques d’aujourd’hui qui envisagent l’existence d’une intelligence créatrice, qu’ordinairement on appelle Dieu.

Dans le même temps, nous pourrions avoir toute une pléiade de chercheurs scientifiques qui refusent absolument cette hypothèse.
La recherche de la vérité par le questionnement de l’intelligence qu’emploie la méthode scientifique, la logique formelle ou la réflexion spéculative de la philosophie, peut nous conduire à croire en l’existence de Celui qui est l’auteur de toute réalité observée et qu’on appelle le Créateur ou Dieu, sans jamais rien nous dire sur ce qu’il est substantiellement.

C’est le travail de ce qu’on appelle la « théodicée » de tenter une justification rationnelle de la bonté de Dieu à partir de la création. C’est aussi ce que suggère saint Paul quand il écrit aux Romains pour dire comment Dieu s’est manifesté : « Ce qu’il a d’invisible depuis la création du monde, se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres, son éternelle puissance et sa divinité » (Rm 1, 20).

Croire en Dieu

Dieu, étant par nature hors de la réalité matérielle, est donc inaccessible à l’observation directe. Nous ne pouvons le connaître que s’il nous dit quelque chose de lui-même. C’est ce que dans les religions on appelle la Révélation.

Ce n’est donc pas la connaissance sensible, le « savoir », qui va nous permettre d’entrer en relation avec Dieu. Cela n’est possible qu’à partir d’une relation interpersonnelle basée sur la confiance et que l’on appelle la foi.

Par la Révélation biblique, Dieu a donné une parole par l’intermédiaire de prophètes, d’hommes désignés par lui pour transmettre quelque chose de sa pensée, de sa parole, de son agir, qui, ensemble, constituent ce qu’on appelle son « Verbe » ou « Logos ».

Il ne s’agit pas seulement de scruter avec l’intelligence discursive pour connaître le crédible. Il faut recevoir un témoignage que nous puissions accueillir comme « digne de foi ».

La Bible nous présente un Dieu qui est intervenu dans l’histoire des hommes et dont les récits sont accueillis en même temps comme Parole de Dieu et parole d’homme. Cela signifie que l’Esprit de Dieu s’est communiqué à travers des mots humains, une langue, une culture particulière, une époque singulière.

Dei Verbum 11 : « Dieu a choisi des hommes auxquels il eut recours dans le plein usage de leurs facultés et de leurs moyens, pour que, lui-même agissant en eux et par eux, ils missent par écrit, en vrais auteurs, tout ce qui était conforme à son désir » [9].

L’intelligence peut s’appliquer à comprendre la Parole de Dieu de manière scientifique pour en vérifier la crédibilité et la vérité objective par la connaissance de la langue, du contexte historique et socioculturel. C’est ce que l’on appelle l’exégèse historico-critique.

Une fois ce travail accompli, l’accueil de ce texte comme venant de Dieu va nécessiter un acte de foi : « je crois que Dieu me parle au travers de cetteEcriture ».Par sa Parole et par le don de la foi, Dieu révèle quelque chose de lui qui nous est inaccessible par la raison, puisque celle-ci ne peut pas s’appliquer sur l’objet divin.

La foi consiste à adhérer à ce mystère révélé.

C’est pour cela qu’il y a une différence fondamentale entre le fait de croire et la foi.

Il y a donc un saut qualitatif entre le fait de croire qui va s’appliquer au plausible et le fait d’avoir la foi qui est un acte personnel d’adhésion et d’accueil d’un don qui nous est fait. C’est la première étape de l’acte de foi.

Croire en Jésus-Christ

Mais l’Esprit-Saint nous révèle, dans le Nouveau Testament, comment Dieu « a envoyé son Fils, son Verbe éternel qui éclaire tous les hommes pour qu’il demeurât parmi eux et leur fit connaître les secrets de Dieu » Dei Verbum 4.

L’auteur de l’épître aux Hébreux nous le dit dès son introduction : « après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis à nos pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par son Fils » (Hb 1, 1-2).

C’est sur le témoignage de ceux qui l’ont connu, les apôtres et les évangélistes, que se transmet cette « Bonne nouvelle » qui nous fait connaître quelque chose de la substance divine et de son être qui ne nous sont pas accessibles autrement que par une Révélation.

Ce témoignage est perpétué par l’Église fondée par le Christ sur les successeurs des apôtres que sont les évêques. C’est ainsi que s’est transmise jusqu’à nos jours cette Révélation par l’Ecriture portée par la Tradition.

La foi consiste à croire en Jésus-Christ, qui est la Parole ultime et indépassable de Dieu aux hommes.

Croire en l’Esprit Saint

Cela pose la question de notre rapport à la vérité qui n’est pas seulement un concept qui met notre intelligence en adéquation avec le réel, mais nous fait entrer dans la relation avec Jésus-Christ qui est l’expression parfaite de Dieu, son Logos, qui s’est présenté lui-même comme : « le Chemin, la Vérité et la Vie »(Jn 14, 6).

En nous révélant que Dieu est Amour et qu’il donne la Vie, Il nous demande d’entrer dans ce projet de Dieu par une adhésion du cœur en aimant et de l’intelligence par un acte de la liberté.

C’est cet acte d’adhésion à la Parole de Dieu qui s’offre à nous en la personne de Jésus-Christ que l’on appelle la foi.

C’est pour cela que la foi n’est pas seulement un acte de l’intelligence discursive de l’homme. C’est une réponse d’amour à l’Amour antécédent de Dieu. Or cet Amour de Dieu n’est pas un sentiment. Il est substantiellement divin en la personne de l’Esprit-Saint qui est l’Amour du Père pour le Fils et du Fils pour le Père.

Le Pape Benoit XVI nous le rappelle : « le savoir n’est jamais seulement l’œuvre de l’intelligence (…) le savoir humain est insuffisant et les conclusions des sciences ne pourront pas, à elles seules, indiquer le chemin vers le développement intégral de l’homme (…) il y a l’amour riche d’intelligence et l’intelligence pleine d’amour » [10].

La foi et le crédible

Les faits rapportés nous obligent à envisager l’articulation entre le vrai et le vraisemblable. Une Vierge qui enfante, un mort qui ressuscite, un Dieu qui prend la condition humaine tout en restant Dieu, tout ceci n’est pas vraisemblable, rationnel, c’est-à-dire accessible à la raison humaine qui connaît à partir de l’expérience et de l’observation.

Dans l’exemple des jeunes confirmands qui me posent la question du doute, il est clair qu’il s’agit d’abord pour eux de questionnement. Sortis de l’enfance, où ils croyaient avec ferveur, la confrontation avec le monde les amène à se poser des questions.

Il est évident qu’il ne s’agit pas de doute, mais de l’exercice normal de leur intelligence.

Je réponds volontiers qu’ils ont raison de se poser des questions, qu’ils doivent chercher toujours la réponse en ne s’arrêtant jamais à celle qui serait trop simple ou qui pourrait les satisfaire jusqu’à la fin de leurs jours.

De la même manière que nous avons vu que la méthode scientifique ne peut pas enfermer le réel, le mystère de Dieu est trop grand pour qu’on l’enferme dans la certitude étriquée d’une intelligence humaine.

La foi et le doute

La foi est donc l’acte d’adhésion dans la liberté au don que Dieu nous fait dans son Fils. C’est l’Amour et la confiance qui nourrissent cette relation.

C’est la perte de confiance en Dieu qui s’appelle le doute. Le doute, la perte de confiance conduisent au soupçon.

C’est bien ce qui est décrit dès le commencement du Livre de la Genèse. L’humanité, par l’homme et la femme, se sépare de Dieu car le soupçon s’est introduit dans son cœur.

Un autre exemple scripturaire intéressant est donné dans l’évangile de Luc.

Au début de cet l’évangile, Zacharie, le père de Jean-Baptiste apprenant par l’Ange Gabriel qu’il allait avoir un enfant de sa femme stérile alors que lui-même était déjà vieux, demande une certitude capable de toucher sa raison humaine : « comment vais-je le reconnaître ? » Il ne demande pas une intelligence de la foi. Il met en doute la parole de l’Ange, étant incapable de dépasser la logique humaine dans laquelle il enferme Dieu.

En revanche, quand le même Ange annonce à Marie qu’elle va devenir la Mère du Fils de Dieu, celle-ci pose une question qui fait droit à son intelligence, sans remettre en cause l’effectivité de cette Parole de Dieu : « comment cela se fera-t-il puisque je ne connais pas d’homme ? ». Elle ne doute pas que cela puisse faire. Elle pose la question du « comment » pour comprendre la manière dont Dieu va agir. A la réponse de l’Ange qui ne donne pas une explication naturelle accessible à la raison, elle pose un acte de foi : « voici la servante du Seigneur ».

La foi nous donne de comprendre la volonté divine. Donner sa confiance à Dieu en réponse au don de la foi qu’il nous fait, permet de croire. Dans les moments obscurs, Marie méditera « toutes ces choses dans son cœur ».

Nous croyons que cette méditation de la Vierge est l’expression de l’intelligence humaine qui s’exerce après avoir accueilli la foi et répondu par une confiance totale en la volonté bienveillante et aimante de Dieu. Dans le domaine spirituel, la foi précède la raison (St Augustin).

Conclusion

La foi qui est donnée en plénitude par Dieu, doit être accueillie en plénitude par l’homme. A lui, ensuite d’y appliquer son intelligence et sa raison pour que son esprit participe à la joie que la communication divine donne à l’homme quand elle devient communion dans l’amour.

L’incertitude logique de la raison humaine et l’incomplétude structurelle de la connaissance du réel rejoignent l’expérience spirituelle de la foi qui ne peut pas posséder Dieu et l’enfermer dans une connaissance limitée. Le désir creusé par la soif de connaître et qui ne peut jamais être comblé par la seule démarche de la raison, est suscité par Celui dont l’Esprit rejoint notre esprit en nous faisant entrer dans un acte de foi. Celui-ci est l’accueil libre du don de Dieu qui nous établit dans une relation qui éclaire, illumine et comble ce qui manque à l’intelligence humaine pour connaître le Tout.

La vérité n’est pas un concept abstrait saisissable entièrement par l’esprit humain. Pour connaître cette vérité, il faut entrer en relation avec Quelqu’un. C’est-à-dire « naître avec » cette Personne.

Nous croyons que cette personne, c’est le Christ, le Verbe divin, l’expression parfaite de Dieu qui embrasse l’ensemble du réel visible et invisible. Il nous fait connaître la vérité originelle et ultime : « Je suis l’Alpha et l’Omega ». C’est la relation d’amour et de confiance à cette personne qui nous permet d’entrer dans le champ nouveau d’une connaissance qui dépasse la simple objectivation du monde matériel observable marqué d’incomplétude. Par le don de l’Esprit, il ouvre notre raison humaine à l’intelligence des choses divines et nous fait communier à Celui qui est Père et qui n’est accessible que par la communion dans l’Amour qu’est la « Sainte Trinité » :

Dieu au-dessus de nous (le Père),
Dieu avec Nous (le Fils uni à l’humanité dans l’Incarnation du Verbe),
Dieu en nous (Par le don de l’Esprit).

[1Jeannerod Marc, Le cerveau intime, Odile Jacob, Paris, 2005.

[2Lambert Jean François, Peut-on encore parler de sciences humaines ? in Qu’est-ce que l’homme ? A.E.S. François-Xavier de Guibert, Paris 2010

[3Paulot Claude, L’appel à la vérité, Editions du Jubilé, Paris 2010

[4Espagnat (d’) Bernard, Le réel voilé

[5Heisenberg Werner, La nature dans la physique contemporaine, Gallimard, Paris 2000.

[6Libet Benjamin, « The Neural Time. Factor in perception, Volition and free Will », Revue de Métaphysique et de Morale, 1992, n°2

[7Albert Einstein, Comment je vois le monde, Flammarion, 1979

[8Trinh Xuan Thuan, Le cosmos et le lotus, Albin Michel, 2011

[9Concile Œcuménique Vatican II, Editions du Centurion, Paris 1967

[10Benoît XVI, encyclique « L’amour dans la vérité » n° 31. Parole et silence, 2009

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