Texte de la conférence de Carême du 24 mars 2013 : « Le monde chante la gloire de Dieu »

Par le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris.

Depuis un demi-siècle, le monde est entré dans un temps de crise spirituelle. Peut-il encore chanter la gloire de Dieu ? En s’incarnant, le Christ accomplit l’œuvre de la création et de la “capacité” du monde : “Mundus capax Dei”. Le monde est capable de Dieu. Il chante la gloire de Dieu à la Nativité, et cette gloire se révèle à ceux qui accueillent le monde comme une Parole.

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Texte de la conférence
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Les conférences seront publiées dans un livre à paraître le dimanche 24 mars 2013 aux éditions Parole et Silence.

« Le monde chante la gloire de Dieu »

En plaçant le cinquantième anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II sous le double signe de la Nouvelle Évangélisation (thème de la session ordinaire du synode des évêques en octobre 2012) et de l’Année de la Foi (Motu Proprio Porta Fidei), le Pape Benoît XVI a appelé l’Église entière à une relecture du demi-siècle écoulé. Cette relecture nous conduit à confronter l’héritage reçu du Concile à la situation de la foi dans nos sociétés et nos cultures actuelles.

1. Un demi-siècle d’événements.

Le monde a beaucoup changé depuis la fin des années 60. Quand on évoque ces années-là, on pense d’abord, du moins pour notre pays, à la fin des « Trente glorieuses » et aux « événements » de Mai 68. Ni nouvelle « révolution française », ni « coup du Saint-Esprit », Mai 68 fut plutôt une sorte de fête païenne de la spontanéité, confondue avec une expression de la liberté. Pour un certain nombre de chrétiens, ce climat entraîna la rupture de multiples engagements et de liens vivants avec la tradition de la foi.

Les effets de cette commotion culturelle ont troublé la patiente mise en œuvre des décisions du Concile. L’évolution religieuse de la France contemporaine, et au-delà d’elle du monde occidental, a été marquée par les suites de ces « événements ». L’Église a connu quelques avaries dans la tempête, pour reprendre la comparaison de Benoît XVI dans son adresse aux cardinaux du 22 décembre 2005 [1]. La fin des « Trente Glorieuses » est symbolisée par une autre date : la guerre du Kippour, en 1973, et le choc pétrolier qui s’ensuivit. Cette fois, le monde occidental était sorti de la glorieuse reconstruction de l’après-guerre pour entrer dans la pénurie énergétique et la crise… et pour plus longtemps qu’on ne le pensait alors.

D’un côté, le vide spirituel du monde capitaliste, aspiré par le consumérisme, et, de l’autre côté, l’échec anthropologique et culturel du Bloc soviétique, créent dans les années 1970 une situation nouvelle pour la foi. L’affaiblissement, déjà évident, des structures sociales porteuses de la foi, héritées de l’immense effort d’évangélisation de la deuxième moitié du 19e siècle, dans les « pays de mission » comme en France, n’ont pas stérilisé la renaissance de la foi préparée par le Concile, comme certains ont cru pouvoir l’affirmer. Il montrait plutôt le caractère prophétique du Concile, si on me permet cette expression employée trop souvent avec facilité.

En 1978, l’élection de Jean-Paul II, Karol Wojtyła, à la manière d’un symbole métahistorique, ou d’un miracle de la Providence, réunissait en une seule personne, et quelle personne !, en un seul verbe, et quel verbe !, les données du problème et la réponse audacieuse du Saint Esprit. Jean-Paul II est un Père conciliaire, qui a contribué de manière essentielle à l’élaboration de la doctrine du Concile sur les rapports de l’Église et du monde moderne. Il est aussi un Polonais, qui redonne la parole, devant les chrétiens occidentaux et le monde étonnés, aux croyants bâillonnés et persécutés des soi-disant démocraties populaires. Ce retour imprévu du « religieux », et plus précisément du christianisme, à l’avant-scène de l’histoire, après une « éclipse de Dieu » de plusieurs décennies sous l’influence exorbitante des totalitarismes, signait une évidence que l’on ne voulait pas voir : le religieux n’était pas « parti », mais il fait partie de l’humain. Il était « refoulé » : opprimé chez les uns, négligé chez les autres.

Le retour du refoulé ne se produit jamais sans risques ni conséquences. Une des manifestations de ce retour du religieux refoulé apparut avec l’intolérance religieuse et politique de la « révolution islamique » de 1979. Elle est quasi contemporaine de l’installation sur le siège de Pierre, à Rome, de Jean-Paul II, qui invita les hommes et les Etats à ne pas avoir peur du Christ :

« N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! À sa puissance salvatrice ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. N’ayez pas peur ! Le Christ sait ‘ce qu’il y a dans l’homme’ ! Et lui seul le sait ! » [2]

Entre ces années et nous, je voudrais mentionner encore deux événements qui marquent symboliquement l’état du monde tel qu’il est aujourd’hui, tel que nous devons le connaître et l’aimer pour lui annoncer l’Évangile. En 1989, la chute du mur de Berlin, entraînant l’effondrement de l’utopie du « socialisme réel », invitait l’Europe et le monde à ce que Jean-Paul II a appelé un « échange de dons ». On ne peut pas dire qu’il fut très écouté. Ce qui fut célébré, ce fut plutôt la victoire d’un camp sur un autre : la démocratie libérale et l’économie de marché avaient « gagné ». On ne se donna la peine d’aucun examen critique de ce qui avait conduit à cette catastrophe non pas seulement une partie de l’Europe, mais les européens comme un seul peuple, héritier d’une histoire commune. Dans une liberté retrouvée, on célébra la victoire du billet vert et du mark, de la consommation des biens et du « libertarisme » des mœurs.

Ces années ne furent d’ailleurs pas sans gains importants pour l’émancipation politique des peuples, pour le développement économique et financier de nouvelles puissances régionales et mondiales, pour la paix elle-même. Mais nous savons aujourd’hui que derrière 1989 se profile déjà la crise du néolibéralisme dans laquelle nous sommes plongés.

Je crois honnête de dire que, à quelques notables exceptions près, dans l’Église non plus, on n’a pas dépensé beaucoup de temps ni d’énergie à s’interroger sur les raisons profondes et communes de la crise de la foi à l’Est et à l’Ouest du Rideau de fer. On a laissé le Pape Jean-Paul II assez seul quand il discourait sur les deux poumons de l’Europe. Je ne juge pas mes frères chrétiens, je me compte même avec eux, et j’essaye de décrire la situation réelle de l’évangélisation aujourd’hui et de chercher dans la mémoire et l’histoire les ressources de l’action présente et de l’avenir des jeunes générations.

La dernière date que je veux évoquer n’est pas sans lien avec la précédente. Le 11 septembre 2001 commence sans doute le 21e siècle, comme le 20e siècle s’est achevé en 1989. De l’un à l’autre événement, le lien est peut-être l’hybris, l’orgueil occidental croyant avoir trouvé la pierre philosophale de son immortalité et de la fin de l’histoire, avant de sonner le clairon du « Choc des civilisations ». À nouveau, c’est le choc du religieux refoulé, dévoyé et perverti par la violence qui réveille les dormeurs, ou plutôt les fêtards, sur le pont de leur Titanic. Les terroristes étendent leur pouvoir de fascination sur les peuples et sur certaines élites en s’emparant des symboles religieux et du cri des pauvres, de tous ces individus dépossédés, comme « dépaysés », de leurs repères locaux par une mondialisation dont ils perçoivent surtout le visage réducteur et destructeur.

2. Temps de crise et temps d’évangélisation.

C’est dans ce monde troublé et désorienté que s’est développée l’illusion fascinante de la possession des biens par le moyen d’une financiarisation sans règle et sans limite. Pour en limiter la portée, on a prétendu que c’était une bulle, un phénomène sans effet durable et profond. C’était en 2007.

Je ne sais pas si c’est par hasard, mais les astrophysiciens et les spécialistes de mécanique quantique décrivent depuis ces années, me semble-t-il, notre cosmos non pas comme un univers, c’est-à-dire un tout unifié, dont rend compte un unique système de lois physiques peu nombreuses, mais comme un multivers, fait de la juxtaposition d’univers distincts, sans logique homogène, qui suivent chacun les propres lois de leur devenir, reliés extrinsèquement les uns aux autres par la théorie des cordes, comme des bulles de champagne.

Quoi qu’il en soit de la beauté de cette vision scientifique et de sa signification possible en termes religieux et éthiques, la suite de l’histoire a montré qu’elle n’est pas d’application dans l’univers de la finance. Celui-ci n’est ni dans ses ressources, ni dans ses acteurs, ni dans ses effets, indépendant du monde où nous vivons, vous et moi, sans en partager les revenus faramineux et proprement scandaleux.

C’est dans ce monde, tel que je viens d’en souligner les grandes arêtes, que vivent les chrétiens. C’est lui qu’ils ont à évangéliser par leur témoignage, leur labeur, leur annonce de la Bonne Nouvelle. Car l’Évangile, nous le croyons, aide le monde à cheminer vers la paix et le bonheur, vers la liberté et la vérité. Par la lumière divine qu’elle propose, l’évangélisation est libération, elle est guérison du monde de toutes ses blessures, en particulier de celles que l’action des hommes lui inflige. Paul VI a écrit à ce sujet des pages inoubliables [3], notamment dans l’Exhortation Apostolique Evangelii Nuntiandi. L’évangélisation est salut : elle considère le monde en regard de sa valeur aux yeux de Dieu. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils » [4].

Car le monde, traversé de tant de contradictions, les chrétiens croient qu’il « chante la gloire de Dieu ». Selon la révélation, le Fils de Dieu est présent dans le monde. Il en est la lumière créatrice et sanctificatrice, généreusement et gratuitement communiquée depuis l’origine, comme le contemple saint Jean.

« Au commencement était le Logos, le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. Par lui, tout s’est fait, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas saisie. » [5]

Nous ne sommes pas les propriétaires de cette lumière, qui « illumine tout homme venant en ce monde », mais nous lui rendons témoignage comme Jean-Baptiste [6]. Tous ne la reçoivent pas : c’est le mystère et le secret de la foi de chacun, que « Dieu seul connaît » [7].

« Mais tous ceux qui l’ont reçu, ceux qui croient en son Nom, il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ils ne sont pas nés de la chair et du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu.

Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. » [8]

Évangéliser, c’est révéler la gloire de Dieu qui brille sur le visage du Christ pour illuminer tout homme. Comme saint Paul le dit aux Corinthiens : « Car ce n’est pas nous que nous proclamons, mais le Christ Jésus, le Seigneur. Pour nous, nous sommes vos esclaves à cause de Jésus. En effet, le Dieu qui a dit : ‘Que des ténèbres brille la lumière !’ a brillé dans nos cœurs pour que s’illumine la connaissance de la gloire de Dieu qui est sur la face du Christ. » [9] Saint Paul est ici d’accord avec saint Jean. Le monde chante la gloire de Dieu parce qu’il reflète la connaissance de Dieu qui brille dans le Christ. En s’incarnant, le Christ confirme et accomplit l’œuvre de la création et de la rédemption du monde. Non seulement il accomplit l’œuvre de Dieu, mais aussi la réponse de la créature qui, en lui, achève de répondre à sa vocation divine.

La divino-humanité de Jésus n’est pas un mélange entre les deux natures de la créature et de la divinité. Mais elle est l’accomplissement inouï et désiré dans la personne du Verbe incarné de la « capacité » du monde : Mundus capax Dei. Le monde chante la gloire de Dieu dans la nuit de la nativité à Bethléem. Homo capax Dei : l’humanité, homme et femme, est « capable » de Dieu, capable de le connaître vraiment, de l’aimer, de le louer et, comme le disent les mystiques, de « pâtir » de la présence de la divinité.

« Dieu, personne ne l’a jamais vu : le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a révélé. » [10] Saint Irénée, évêque de Lyon au 2e siècle, disciple de saint Polycarpe, disciple de saint Jean, commente ces mots de l’évangéliste dans un texte célèbre :

« Le Verbe s’est fait le dispensateur de la gloire du Père pour le profit des hommes : car c’est pour eux qu’il a accompli de si grandes ‘économies’, montrant Dieu aux hommes et présentant l’homme à Dieu, sauvegardant l’invisibilité du Père pour que l’homme n’en vînt pas à mépriser Dieu et qu’il eût toujours vers quoi progresser, et en même temps rendant Dieu visible aux hommes par de multiples ‘économies’, de peur que, privé totalement de Dieu, l’homme ne perdît jusqu’à l’existence. Car la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu ; si déjà la révélation de Dieu par la création procure la vie à tous les êtres qui vivent sur la terre, combien plus la manifestation du Père par le Verbe procure-t-elle la vie à ceux qui voient Dieu ! » [11].

Le salut que donne le Christ, c’est l’accomplissement de la vocation humaine que le péché empêche et voile à nos yeux. La gloire de Dieu se révèle à ceux qui accueillent le monde comme une Parole de Dieu.

L’Ancien Testament exprime déjà cette conviction. Le Psaume 19 (18) est tout entier construit pour chanter l’unité de la Parole de Dieu qui se révèle dans la création et dans la Tora d’Israël. Les exégètes reconnaissent dans ce Psaume deux parties inséparables : un épithalame, un chant à l’époux divin dont la gloire est célébrée par la création sans qu’aucune parole ne soit prononcée, et un éloge de la Loi, Parole de vie qui guide les pas d’Israël, don de l’époux à l’épouse qu’il s’est choisie parmi toutes les nations.

« Au maître du chant. Psaume. De David.

Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l’ouvrage de ses mains.
Le jour au jour en livre le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance.
Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende ;
Mais sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde.

Là, se trouve la demeure du soleil :
Tel un époux, il paraît hors de sa tente, il s’élance en conquérant joyeux.
Il paraît où commence le ciel, Il s’en va jusqu’où le ciel s’achève : rien n’échappe à son ardeur.
La loi du Seigneur est parfaite, qui redonne vie ;
La charte du Seigneur est sûre, qui rend sages les simples.
Les préceptes du Seigneur sont droits, ils réjouissent le cœur ;
Le commandement du Seigneur est limpide, il clarifie le regard.

La crainte qu’il inspire est pure, elle est là pour toujours ;
Les décisions du Seigneur sont justes et vraiment équitables :
Plus désirables que l’or, qu’une masse d’or fin,
Plus savoureuses que le miel qui coule des rayons.
Aussi ton serviteur en est illuminé ;
A les garder, il trouve son profit.
Qui peut discerner ses erreurs ? Purifie-moi de celles qui m’échappent.
Préserve aussi ton serviteur de l’orgueil : qu’il n’ait sur moi aucune emprise.
Alors je serai sans reproche, pur d’un grand péché.
Accueille les paroles de ma bouche, le murmure de mon cœur ;
Qu’ils parviennent devant toi, Seigneur, mon rocher, mon défenseur ! » [12]

Pour Israël, la loi physique, ou naturelle, qui gouverne le monde avec ordre et beauté, celle qu’observent les savants, mais aussi les poètes et les voyageurs, chante la gloire du Logos, la Parole divine, créatrice et providence. Le monde est la maison de l’humanité et le psalmiste en chante l’hospitalité. Il y reconnaît le don d’un amour personnel.

Mais cette vision du cosmos est en fait la traduction de l’expérience croyante d’Israël au long de son histoire. La pratique savoureuse de la Loi de liberté, donnée par Dieu à Moïse au Sinaï, guide Israël au chemin de la paix. Celui qui garde son peuple, avec l’amour d’un époux pour son épouse, veille aussi sur lui et sur tous les peuples en maintenant l’ordre du monde. Il se fait connaître à tous « sans paroles ».

Mieux, en donnant à la régularité des lois du macrocosme le sens d’une intention amoureuse, le psalmiste appelle la création à répondre à la parole créatrice, à sa manière, dans une parole silencieuse. La cosmologie, science déjà bien connue des anciens savants, devient, dans la prière, une métaphysique de l’amour. En composant son Psaume, « David » assigne au peuple de Dieu de faire venir à la parole de louange le chant de gloire silencieux de la création entière. Le peuple sacerdotal de Dieu, Israël et l’Église, qui prient ce psaume de louange au Créateur et au Rédempteur dans cette intention, est prêtre du cosmos et de l’histoire.

3. Une sagesse pour notre temps.

Bien sûr, la science du cosmos d’un savant d’aujourd’hui est bien différente. Son autonomie par rapport à la métaphysique et aux religions s’est considérablement accrue. Mais, sans rien souhaiter s’approprier indûment des recherches et des résultats de la science, en renonçant au concordisme violent et superficiel, qui cache souvent un fondamentalisme religieux, il est nécessaire que les hommes et les femmes de foi renouvellent l’image scientifique du monde que portent les textes anciens par celle qui naît aujourd’hui de l’astrophysique et de la mécanique quantique.

Notre temps a besoin de sagesse et non seulement de science. Les savants sont les plus compétents pour comprendre leurs théories et connaître la valeur des images et des métaphores auxquelles ils recourent pour en transmettre au public cultivé leur contenu souvent très abstrait.

Aujourd’hui, je voudrais adresser un appel à ces scientifiques. Votre savoir ne peut pas nuire à la foi religieuse, comme le montre l’exemple de tant de chercheurs du plus haut niveau. Notre temps a besoin d’un humanisme laïc, comme il a besoin d’un humanisme religieux. Mais un véritable humanisme ne peut se bâtir sans donner un sens métaphysique au cosmos que nous habitons et que nous mesurons par la pensée. Car l’humanité a beau être tard venue dans un canton du monde, c’est elle qui en dit « le nombre, la mesure et le poids [13] ».

Croyants ou incroyants, chercheurs de vérité, que cet univers ait pour vous un sens ou non en lui-même, vous pouvez aider les hommes et les femmes de notre temps à exprimer le sens qu’il a pour eux. La science ne peut pas se réduire à être l’antichambre théorique de la technique, du commerce et de la guerre ; elle trouve aussi un champ d’application ultime dans la quête du sens, qui ne relève pas de la science seule et de ses méthodes, mais qui ne peut pas se bâtir sans elle. Des scientifiques en quête du sens des théories scientifiques peuvent et doivent s’associer pour cela avec des philosophes, avec des experts des sciences humaines, mais aussi, je le crois d’expérience, avec des théologiens. Car la théologie véritable, n’est pas une dogmatique aveugle à l’expérience, mais « la foi qui cherche à comprendre » et « l’intelligence de la foi ».

À moins de séparer complètement recherche du sens et quête de vérité, ce qui serait une catastrophe pour notre culture, la métaphysique du monde, laïque ou religieuse, ne peut ignorer la recherche scientifique et ceux qui la mènent. La réciproque, je le crois, est vraie aussi : la recherche scientifique ne peut ignorer la métaphysique. Ce que faisait le psalmiste : écouter le monde qui chante la gloire de Dieu est une tâche qui, à travers toutes les ruptures épistémologiques, demeure au cœur de la civilisation et de la culture démocratique du dialogue et du débat. Car la connaissance du monde nous humanise.

Croire et savoir sont deux dimensions indéracinables de l’être humain parlant et désirant [14]. Elles sont en interaction singulière en chacun, mais elles sont toutes deux indispensables à la vie de l’esprit et à son développement. La « prétention » universaliste du christianisme, qu’on lui reproche parfois, est largement liée à cette conviction que les sciences humaines confirment. Elle permet la confrontation permanente de sa conviction à la critique et à son évolution. La foi conduit à une lecture spécifique de l’ordre du monde. Elle peut parfois se bloquer sur des expressions scientifiques ou métaphysiques dépassées. Elle doit s’en affranchir. Mais une foi sans vision du monde serait une foi sans chair et sans histoire, sans rationalité et sans débat.

Une culture qui se représente le monde « sans Dieu », sans référence à Dieu, ou sans sagesse métaphysique, perçoit la lecture chrétienne du monde comme indûment intrusive, car elle suppose que le monde se suffit sans aucune référence externe à lui-même. Le christianisme peut apprendre beaucoup sur Dieu et sur le monde à partir de cette critique. La présence de Dieu au monde à la fois le déracine et l’enracine. Si Dieu est, le monde n’est pas tout. Mais si Dieu est, est-il séparable du monde qu’il a créé ? Et alors le monde n’est-il pas aussi, en un sens, « tout » dans sa relation à son Créateur ? [15]

L’affirmation de Dieu – « le monde chante la gloire de Dieu » – peut sans doute être vécue comme une « quête inachevée », y compris dans le contexte de la civilisation de « l’immanence ». S’agit-il d’une affirmation objective, d’une vérité dont on couche la démonstration par écrit, en face de soi, ou d’une parole née d’un incessant dialogue interpersonnel de celui qui parle avec Dieu qui se révèle ?

Un témoignage peut nous éclairer en termes plus simples. Il s’agit d’un grand scientifique, qui fut titulaire de la chaire de Géodynamique du Collège de France, un des fondateurs de la théorie de la tectonique des plaques, Xavier Le Pichon. Il a confié dans son livre Aux racines de l’homme. De la mort à l’amour [16] le témoignage de deux accès à Dieu qui éclairent notre discussion et que je résume brièvement en le citant :

« Le 2 août 1973, je participais à la première plongée au cœur du Rift océanique, au milieu de l’Atlantique, dans le bathyscaphe Archimède. J’ai décrit dans Expédition Famous l’émerveillement qui me saisit devant cet extraordinaire paysage caché sous près de trois mille mètres d’eau. Le chaos volcanique surgi des entrailles de la Terre, dans la vallée où se fabriquent les nouveaux fonds océaniques entre les lèvres des plaques qui s’écartent, évoquait irrésistiblement pour moi la Genèse. Déjà, la vie s’était installée au milieu de gigantesques cascades de lave qui semblaient avoir été instantanément figées dans leur progression, comme sous la baguette de quelque enchanteur. […]

Dix ans de recherche m’avaient conduit à cet aboutissement et tout naturellement ma prière montait en actions de grâce. La présence de Dieu me paraissait si manifeste dans cette terre vierge de tout regard humain qui semblait s’offrir à moi, comme si elle m’avait toujours attendu. » [17]

« Deux mois seulement après l’émerveillement qui m’avait saisi devant la beauté cachée du Rift, je découvrais, dans la maison des mourants de mère Teresa de Calcutta, que j’étais immergé dans un monde de souffrance. Comme je l’ai raconté dans un autre livre, intitulé Kaiko, c’est la rencontre avec un enfant mourant de faim qui m’ouvrit les yeux. Les sœurs m’avaient confié la seule tâche que je pouvais remplir, donner à manger à un petit garçon ramassé quinze jours plus tôt dans la rue, et qui allait mourir.

Avec mes enfants, j’avais appris à donner à manger à la cuillère. Je sais deviner aux mouvements des lèvres, de la langue, à quel moment on peut introduire un peu de nourriture, délicatement. […] L’approche de la mort avait ramené cet enfant sans âge à l’état d’un tout-petit […]. Emacié, replié dans la position du fœtus, toute sa vie s’était réfugiée dans ses yeux, des yeux immenses qui me regardaient sans ciller […].

La souffrance avait fait irruption en moi : elle avait tout balayé. Etait-il possible qu’il y eût tant de souffrance autour de moi ? Debout sur la crête de la civilisation scientifique et technologique, je n’avais pas eu un regard pour les débris rejetés par le flot […]. Et soudain, un déchet de ma civilisation, cet enfant, était devenu pour moi une personne, la personne la plus importante de ma vie. » [18]

La foi religieuse est trop souvent perçue aujourd’hui, même par des croyants sincères, comme un appendice facultatif qui s’ajoute à la plénitude cohérente du réel. L’expérience de Xavier Le Pichon montre que la foi se présente surtout comme un élément intérieur à l’accomplissement humain. Pour cela, il ne faut pas qu’elle s’isole du monde tel que nos contemporains le vivent, mais qu’elle se traduise dans leur langage sans se trahir d’elle-même.

4. Le don de la foi pour l’univers.

Si la foi reconnaît dans l’empathie d’un homme, croyant ou incroyant, pour un enfant souffrant devenu unique dans la relation nouée avec lui, un accès à « Dieu » comparable à ce qu’elle est elle-même, elle redevient audible. La foi est la « réponse à Dieu qui se révèle » en toute expérience humaine, enseigne Vatican II. Elle est donc proposée de façon aussi universelle que l’action divine elle-même. Le Christ porte la révélation à sa « plénitude », et il en est, partout et toujours, le « médiateur » dit le Concile . De l’intérieur du monde, l’ouverture à la foi, dont le Christ est pour nous le principe et l’achèvement, contribue donc à donner sens et consistance à l’expérience du monde.

Ce serait une erreur et une supercherie de dire que la foi est un événement immanent au monde. Elle est la réponse libre et consciente à un don surnaturel de Dieu. La foi de chacun inscrit cette réponse dans une vision de la totalité de l’univers et engage la totalité de son être d’au-delà de lui-même. Ainsi la transcendance de la foi arrache le monde à lui-même et à sa suffisance, mais aussi elle le fonde et l’inscrit en toute expérience humaine. La foi chrétienne ajoute encore à cette difficulté par sa conviction de donner un sens à la totalité du réel.

C’est l’expérience de Xavier Le Pichon passant de la contemplation du Rift, où la vie surgit avec magnificence dans des conditions improbables, à la louange du Créateur. Mais cette conviction chrétienne, qui s’appuie évidemment sur la foi en Dieu Créateur, inclut aussi une vision du cheminement de l’histoire naturelle, humaine et surnaturelle vers un accomplissement préparé par l’histoire, mais non prescrit d’avance : l’eschatologie.

C’est ce qu’exprime Gaudium et Spes par la logique et la méthode de ce document important du Concile. Action humaine et action divine sont inséparables et constamment mêlées. Vatican II exprime ainsi déjà le contenu et les conditions de ce que nous appelons la « nouvelle évangélisation ». « Progrès humain » et « achèvement divin » du monde, loin de s’inscrire dans deux visions concurrentes, doivent, selon la foi, s’ordonner l’un à l’autre. Le choix n’est pas entre croire en Dieu et aimer le monde, mais entre avoir ou non, une ambition de plénitude pour le monde, ambition que nous ne concevons pas hors de Dieu. En disant cela, la foi, implicite ou explicite, est fidèle à elle-même et à la raison. Elle devient audible et évangélisatrice :

« Certes, nous savons bien qu’il ne sert à rien à l’homme de gagner l’univers s’il vient à se perdre lui-même, mais l’attente de la nouvelle terre, loin d’affaiblir en nous le souci de cultiver cette terre, doit plutôt le réveiller : le corps de la nouvelle famille humaine y grandit, qui offre déjà quelque ébauche du siècle à venir. C’est pourquoi, s’il faut soigneusement distinguer le progrès terrestre de la croissance du Règne du Christ, ce progrès a cependant beaucoup d’importance pour le Royaume de Dieu, dans la mesure où il peut contribuer à une meilleure organisation de la société humaine.

[…] Mystérieusement, le royaume est déjà présent sur cette terre ; il atteindra sa consommation quand le Seigneur viendra. » [19]

La Nouvelle Évangélisation, à laquelle nous appelle et nous prépare l’Année de le Foi, nous conduit à annoncer la Bonne Nouvelle du Christ dans les fruits mêlés de bon grain et d’ivraie que produit ce monde auquel nous sommes envoyés et que le Seigneur récapitule jour après jour pour le conduire à chanter la gloire de Dieu.

[1Documentation catholique 2350, 2006, p. 59-63.

[2« Oui, frères et fils, Rome est le Siège de Pierre. Et sur ce Siège de nouveaux évêques lui ont toujours succédé. Aujourd’hui un nouvel évêque accède à la Chaire romaine de Pierre, un évêque rempli de crainte, conscient de son indignité. Et comment ne pas craindre en face de la grandeur d’un tel appel et en face de la mission universelle de ce Siège romain ? Mais sur le Siège de Pierre monte aujourd’hui un évêque qui n’est pas romain. Un évêque qui est fils de la Pologne. Mais dès cet instant, il devient lui aussi romain. Oui, romain ! Il l’est aussi parce qu’il est fils d’une nation dont l’histoire, depuis ses plus lointaines origines, dont les traditions millénaires sont marquées par un lien vivant avec le Siège de Pierre, fort, ininterrompu, profondément ancré dans les sentiments et dans la vie, une nation qui est demeurée toujours fidèle à ce Siège de Rome. Oh ! Dessein inscrutable de la divine Providence ! » Messe solennelle d’intronisation du Pape JEAN-PAUL II, place Saint Pierre, 22 octobre 1978, dans Documentation catholique 1751, 1978, p. 915-916.

[3Evangelii nuntiandi (1975).

[4Jn 3, 16.

[5Jn 1, 1-5.

[6Jn 1, 9.

[7Cf. 3e prière eucharistique.

[8Jn 1, 12-14.

[92 Co 4, 5-6.

[10Jn 1, 18.

[11Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur IV, 20, 7. Traduction Adelin Rousseau, préface du cardinal A. Decourtray, 3e édition, cerf, 1991, p. 474.

[13Sag 11, 20

[14Cf. Julia Kristeva, Cet incroyable besoin de croire, Bayard, 2007.

[15« Anima quodammodo omnia » : l’âme est en quelque sorte toute chose. Saint Thomas d’Aquin reprend cette méditation à Aristote.

[16Presses de la Renaissance, 1997.

[17Op. cit., p. 239-240.

[18Op. cit., p. 248-249.

[19GS n° 39.

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