« Se représenter le monde comme un lieu de forces mouvantes »

Il succède à Fabrice Hadjadj pour assurer la cinquième conférence de Carême à Notre-Dame. L’artiste polymorphe – poète, dramaturge, metteur en scène, peintre… – Valère Novarina vient, dimanche 18 mars, à 16h30, présenter son idée que « l’esprit respire ».

Paris Notre-Dame – « L’esprit respire » : pourquoi ?

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© Olivier Marchetti

Valère Novarina – Je suis parti de la constatation que la respiration est au fond du problème, de notre problème, à nous, vivants. Pour moi, respirer est comme traverser la mort. La respiration est résurrectionnelle. C’est quelque chose que je ressens aussi en travaillant avec les acteurs. Les lettres sont d’abord lettres mortes. Il faut retrouver leur vie animale, leur vie biologique. Comme saisir une truite à la main sous le rocher : les phrases sont des poissons vivants. Je compare parfois le théâtre à une salle de squash où les balles se répercutent sur les murs, tapent sur un spectateur, en atteignent un autre… Le langage dessine des figures dans l’espace. Un jour, à Zurich, j’écoutais un poète allemand lire un texte. Au bout d’un moment, j’ai renoncé à chercher à comprendre ce qu’il disait – je ne maîtrise pas bien l’allemand. J’ai juste écouté la langue. Et j’ai eu l’image que la pensée renverse les mots. Que la pensée respire. Il est triste qu’en français, les mots souffle et esprit aient été séparés. On a perdu cette sensation physique de l’esprit. Or, l’esprit n’est pas un état éthéré ! Le spirituel respire. Il faut remettre les choses en mouvement. Et cela se rattache à la Résurrection.

P. N.-D. – Comment faites-vous ce parallèle entre cette idée que la pensée respire et la Résurrection ?

V. N. – J’ai la sensation que nous avons reçu la marque de la Résurrection dès notre apparition animale. L’idée que la spiritualité est une offrande, que le théâtre est l’offrande du langage ; l’art, l’offrande de la couleur. Le souffle, comme l’Esprit Saint, est le mouvement. Il faudrait, je crois, se représenter le monde comme un lieu de forces mouvantes plutôt que de considérer les hommes comme des « êtres ». J’ai horreur de ce mot. J’ai toujours pensé que l’« Être » était le dieu des athées. Et que la vie ondoyante de la Bible s’opposait à l’idolâtrie de l’« Être ».

P. N.-D. – Et pourtant, notre société n’est-elle pas plongée, justement, dans cette ère de l’idolâtrie de l’Être ?

V. N. – Oui. Il se passe des choses curieuses. Notamment cette conception marchande du langage. On s’échange des mots comme de l’argent, alors que le langage est une danse. Et puis, il y a cet extraordinaire recul du langage, partout dans les chansons, on ne comprend plus un mot, dans les pièces de théâtre, il n’y a plus que des fumigènes, du son… Je remarque, par ailleurs, que les gens parlent moins. Qu’ils ne savent pas quoi dire. Il s’opère actuellement une extraordinaire mécanisation, quelque chose de l’ordre du règne des objets. Le danger est d’avoir une image mécanique de l’homme. La sociologie voudrait faire entrer les gens dans des cases. C’est impossible. On peut être surpris par chaque personne, à chaque instant.

Propos recueillis par Isabelle Demangeat

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